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"Prenez vos caméras et allez-y"
RACHID DJAIDANI, REALISATEUR FRANCO-ALGERIEN, À L'EXPRESSION
Publié dans L'Expression le 17 - 12 - 2012

Dire que Rengaine n'est pas un film universel, c'est sous-estimer le pouvoir métaphorique de toute oeuvre cinématographique intelligente, fusse-t-elle grandiose ou modeste. Dénoncer le communautarisme sectaire ambiant qui s'est radicalisé en France par une forme de politique de rejet et d'exclusion des enfants d'immigrés, notamment est peut-être une «affaire franco-française», mais elle est sans rappeler le racisme qui prévaut en Algérie. Pas la peine d'évoquer le racisme envers le Noir dit «Africain» ou même «Négro» par beaucoup d'ignares dans notre pays. Au communautarisme français, fait écho son pendant algérien, à savoir le «régionalisme» accru, résidu qui se perpétue, né des méfaits du colonialisme et qui interdit parfois à une femme kabyle de se marier, de surcroît à un «Arabe» ou une Tlemcénienne se lier à un Jijelien. Le racisme est d'abord une affaire de stigmatisation qui se traduit par la souffrance et le rejet de l'autre, et ce, quelles que soient ta couleur de peau, ta religion ou appartenance géographique. Le sentiment est le même, partout, quelle que soit notre place sur cette terre. C'est en cela que l'oeuvre de Rachid Djaïdani est monumentalement et farouchement universelle, car d'une portée philosophique éminemment tolérante et juste.
Rencontre avec le prince du cinéma français, ex-boxeur de son état, mais aussi acteur et cinéaste.
L'Expression: Première question bateau. Cela fait quoi de présenter votre film en Algérie, pays de vos racines du côté de votre père?
Rachid Djaïdani: Je suis complètement algérien dans le sens où ma mère, qui est originaire du Soudan, a grandi en Algérie ainsi que ses parents, à Tlemcen plus précisément. Ma mère était prof de sport à Tlemcen. Mon père est d' El Harrach. Je suis complètement originaire d'Algérie donc. Je ne parle pas l'arabe en fait, mais je le comprends un peu.
Vous avez été conçu en Algérie ou en France?
J'adore cette question. Vous devriez la garder... Je suis né et j'ai grandi en France.
En regardant votre film, on a l'impression de voir une somme de clichés rassemblés en un seul film. Est-ce un parti pris de prendre plusieurs stéréotypes pour les casser et les pulvériser l'un après l'autre en les remettant en cause tout le temps?
J'assume le mot «cliché». Ce qui est intéressant c'est comment cela est traité et la façon avec laquelle je m'amuse à montrer justement l'hypocrisie qu'il y a entre les Maghrébins et les Africains dès lors qu'une histoire d'amour s'y mêle. Après, toutes les autres trames qu'on ne connaît peut-être pas ici en Algérie, c'est-à-dire aussi la difficulté pour un acteur black à faire sa place en tant qu'artiste. Parfois des acteurs n'arrivent pas à évoluer, c'est dû souvent à la couleur de leur peau. Peut-être quand tu n'es pas né sous la bonne étoile, c'est bien plus compliqué, cela renvoie aux classes sociales..
En Algérie, y a aussi du racisme envers les Noirs..
Je suis bien placé pour en parler. Ma mère est Noire. Et je pense que si j'avais des choses à dire, elles sont dites dans Rengaine. Tu sais, parfois les choses sont tellement frontales, comme c'est le cas dans mon film, que ça peut choquer. On peut se dire que c'est du cliché, mais ce cliché-là il est nécessaire et en même temps comme cela n'a jamais été traité dans le cinéma français, c'est ce qui fait que sa singularité est appréciée à sa juste mesure.
Vous avez évoqué tout à l'heure l'hypocrisie qui peut exister entre «Maghrébins et Africains», or ces derniers sont aussi des Africains... Lapsus?
Ce que je voulais dire plus précisément avec maladresse, c'est entre Maghrébins et Noirs. Mais tu sais, ce qui est difficile pour le métis que je suis, est de faire la distinction des choses. Surtout des couleurs de peau. Ma mère est Black, mon père est Blanc. Dorcy, en fait, n'est pas identifié comme Sabrina, qui est Algérienne. Lui, on n'a jamais dit qu'il était Camerounais, Zaïrois, Malien ou autre. Son identité reste sa couleur de peau, en tout cas dans mon film, mais c'est très juste ce que vous venez de relever. Et d'ailleurs, cela fait écho à une belle séquence dans Rengaine entre Kamel Zouaoui qui est Blanc et Youssef Jawara qui est Noir.
Lors de la rupture du jeûne, l'un dit: «Mais elle est Africaine» et l'autre répond: «Africaine n'est pas un pays mais un continent.»
Comment arrive-t-on à mettre neuf ans pour faire un film? Vous y aviez cru jusqu'au bout. Un sujet qui vous tenait donc vraiment à coeur et à corps apparemment. D'où vous est venue cette foi?
J'ai accouché vraiment d'un diplodocus (sourire)... Pourquoi neuf ans? C'est parce qu'il n'y avait pas d'argent. Après, au-delà du fait que cela soit un film, c'est un héritage, une peinture. Ensuite, est-ce que j'y ai cru? Oui toujours, parce que c'était à la vie, à la mort. En même temps, le sujet était à mes yeux tellement singulier, universel et important. Il était hors de question de lâcher cette histoire et paradoxalement, pour moi et pour les acteurs qui, pendant ces longues années, m'ont accompagné et soutenu. Il y a aussi l'amour du cinéma. Comme tu le sais peut-être je suis aussi écrivain, acteur, boxeur. J'étais maçon... Je suis un vrai autodidacte. En même temps, j'aime le combat. C'est un peu ma fierté algérienne qui ressort. J'aime qu'on me ferme les portes. Parce que cela me permet d'être plus combatif. On ne m'a jamais habitué à avoir la nourriture prémâchée. Tout ce que j'ai dû avoir jusqu'à aujourd'hui, j'ai dû le chasser pour le conquérir. En même temps, le défi était beau, celui de faire un film seul. Sans production, sans soutien. En France, dans la communauté magrébine on est nombreux, certains ont une belle évolution sociale et économique et Dieu seul sait si on se côtoie et on se fréquente, mais à aucun moment il n'y a eu un qui a mis la main à la poche pour m'aider. La seule foi qu'il faut avoir quand on est réalisateur ou artiste c'est la lumière qu'on a en nous, plus qu'essayer d'avoir des retours. Parce que ce ne sont que des retours de bâton finalement. Etre fidèle à soi-même, oui comme vous dites et même pour la jeunesse algérienne. Je leur dirais, prenez vos caméras et vos outils et allez-y.
De l'écriture de romans, aux films documentaires et à la fiction, votre souci semble l'identification à une réalité sociale, la mettre en lumière, histoire de dire on est là, on existe. Est-ce difficile d'être un métis en France?
Non, le métissage c'est être à la hauteur de la lumière. Cela veut dire que cela permet d'avoir un spectre très large, de tolérance, d'écoute et d'arôme. En même temps, savoir ce que c'est que d'être toujours dans le déracinement. Il faut donc créer ta terre. C'est toi qui crée ton territoire de Métis et en même temps avec toutes les blessures qu'il y a autour et le bonheur aussi d'être et d'appartenir en réalité à personne.
Chez nous, il n'est pas encore permis qu'un musulman aime ou épouse une juive ce qui est montré dans votre film. Qu'elle a été la réaction du public maghrébin en France?
C'est là où c'est intéressant. Tout à l'heure on a commencé l'interview par les clichés. Eh bien, c'est là où tu te rends compte que les clichés ne sont pas aussi clichés que ça, dans le sens où on a la pertinence de les traiter. Ce qu'il faut savoir, c'est qu'en France cela a été suivi, apprécié d'une façon complètement digne dans le sens où, enfin, on a un réalisateur qui vient de ces univers, magrébins ou français, d'origine algérienne et musulmane et traite de sujets qui ne sont pas évidents à traiter, mais dans lesquels bon nombre d'entre nous étions confrontés, le fait d'être amoureux d'une chrétienne ou d'une juive. En Algérie, ce n'est pas courant, mais à Paris, il suffit que tu marches sur un clin d'oeil et tout peut s'enclencher et au départ, les gens ne te balancent pas leur origine, ni leur religion. C'est un battement de coeur et comme quoi, c'est là où c'est compliqué.
Après le succès de Rengaine, que comptez-vous faire maintenant?
Un documentaire autour de mon ami Yaz qui est peintre et Algérien.


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