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Une leçon d'histoire à l'endroit
LA FEMME DU CAID DE FATEMA BAKHAI
Publié dans L'Expression le 16 - 01 - 2013

dans l'imaginaire du peuple algérien, à l'époque coloniale, le caïd, désigné par l'administration française pour remplir plusieurs fonctions dans les limites des territoires des tribus, était celui à qui son ascendant assurait une grande autorité sur ses administrés. Toutefois, il y a caïd et caïd...
Dans son roman, dédié à son père (intéressant détail), La Femme du Caïd (*) de Fatéma Bakhaï, nous apprend à lire l'histoire, celle de l'Algérie, par le procédé le moins attendu, et c'est a contrario. Pourtant, sans être une historienne professionnelle, elle ne cesse de nous éveiller à la connaissance de notre pays et, au vrai, de nous-mêmes. Il me semble bel et bien qu'elle opère un choix entre les leçons d'histoire susceptibles d'être traitées pour les Algériens, avant tout. Et elle a parfaitement raison de s'intéresser à des sujets qui la passionnent: l'histoire et... la femme algérienne dans son propre pays, et qui font prendre, surtout à la jeunesse, quelque conscience de ce que l'on appelle l'aventure humaine, au-delà des grands faits de l'histoire nationale.
Il y a bien des manières d'écrire l'histoire
Fatéma Bakhaï ne nous ressert pas ce que les historiens coloniaux ont prétendu nous faire apprendre de nos «ancêtres» et ce que certains de leurs héritiers imbus de leur «savoir-faire» s'acharnent aujourd'hui à nous rebattre les oreilles, telles leurs «histoires» travesties pompeusement en «études et analyses» de notre Révolution, après avoir puisé dans nos sources même en les dénaturant et épuisé parfois insidieusement le fonds de nos grands esprits. On est alors frappé par la partialité des points de vue: tant il est vrai qu'il y a bien des manières d'écrire l'histoire! Par contre, Fatéma Bakhaï nous ramène à nos sources sûres, mêlant probité par l'exposé des faits historiques, érudition par le témoignage de sa culture et pédagogie par l'expérience qu'elle a des relations humaines, expérience acquise au cours de sa carrière de magistrate puis d'avocate. Nous en avons eu déjà de belles leçons d'histoire en continu pleinement profitables avec ses précédents ouvrages publiés en France et en Algérie, par exemple, La Scalera (1993), Un Oued pour la mémoire (1995), Dounia (1996), sa précieuse trilogie Izuran (2010), Oran, après la mer (2011) et, présentement, la nécessaire et riche réédition de La Femme du caïd (première édition en 1996), un sujet à la fois social et politique: la vie de Talia, une femme du siècle dernier, entre 1900 et 1954.
L'histoire se développe par touches à la fois justes et simples, toutes en émotions intenses. Au contraire des femmes de son époque, Talia a forgé son propre destin dans une société complexe par certaines de ses traditions et par ses nombreux interdits et ployant sous la misère et sous le régime colonial odieux. Très jeunes orphelines de leur mère Nouara, l'aînée Aïda (11 ans) et «la dernière fille» Talia (8 ans) se retrouvent soudain seules, car leur père n'a pas trop longtemps attendu pour prendre épouse dans l'espoir têtu d'avoir un garçon et pressé par celle-ci (une marâtre «voleuse de haïk») ne voulant pas avoir de belles-filles. Il marie donc sa fille aînée Aïda à un de ses cousins lointains: «Aïda était partie un jour de printemps, vers midi. Ils étaient venus la chercher, des cousins dont on entendait parler, mais qu'on n'avait jamais vus.»
Et puis, Talia est confiée au caïd pour être employée dans sa ferme. Elle rencontre la grosse, la sévère et la tendre Rekia, Badour, Miloud-Chergui, Hassan, et tant d'autres personnages auprès de qui, forte de caractère et intelligente, elle apprend à connaître sa société, à se former, à évoluer, à se libérer... Instruit des qualités précoces de Talia et plein d'une sincère affection pour elle, le généreux caïd décide de l'aider à s'épanouir en la scolarisant. Elle se fait des amies, entre autres Margot, la fille de l'institutrice du village, Mathilde Michaud. Dans le douar, c'est le «haro» sur la fillette indigène, chose jamais vue! «Une Mauresque à l'école! On aura tout vu et pourquoi pas un indigène au gouvernement tant qu'on y est? pestaient les colons.» Cependant «pour Mathilde, la charité chrétienne s'appliquait aussi aux musulmans.» Quoi qu'il en soit, le caïd, qui n'était insensible ni à la misère des siens ni aux promesses d'une colonisation égoïste, tyrannique et aveugle, savait que «la torpeur de son peuple était brume légère qui attendait le premier rayon de soleil pour disparaître. La faim engourdissait les esprits, mais la rancoeur était là: la braise froide couverte de cendres sur lesquelles il suffisait de souffler.» Révolutionnaire avant la lettre, ce n'est pas impossible. Le système colonial tente de tout ruiner chez l'être algérien. Ce caïd a, comme d'autres Algériens qui n'en peuvent mais, une conscience pleine de secrets vertueux.
Une surprenante aventure humaine
La Première Guerre mondiale est déclarée. Le caïd est mobilisé pour aller combattre sous le drapeau français. Le temps passe, les événements se succèdent aux événements, la société et les idées avancent, bons ou difficiles. Pendant ce temps, Talia prend une grande place dans la famille, d'autant que Lalla Khadoudja, l'épouse du caïd, victime de démence, a disparu. Elle devient une belle jeune fille et soigne le caïd à son retour du front, blessé et malade. Elle s'éprend de lui et le demande en mariage... L'histoire est encore longue, très attachante et par l'écriture et par les personnages, tous d'une extraordinaire vérité. Aux lecteurs, je laisse le plaisir de lire et de découvrir la surprenante aventure humaine et, si j'ose dire, exagérément authentique jusqu'au soulèvement nationaliste des populations algériennes du 8 mai 1945.
Talia rappellera, plus tard, parlant à Maître Bénamar, ce que le caïd disait lui-même en pensant à toutes sortes de supplices que subissait alors l'Algérie colonisée: «Tu sais, le caïd m'a appris beaucoup de choses et, entre autres, celle-ci: il en avait fait sa devise et la répétait si souvent que je l'ai retenue. Ce n'est qu'aujourd'hui que je comprends ce qu'elle signifiait vraiment: «Dieu m'a donné le courage de changer les choses que je peux changer, la sérénité d'accepter les choses que je ne peux changer et la sagesse d'en connaître la différence. - Saint-Augustin! lui répondit Maître Bénamar admiratif.» Talia une femme peu commune et un caïd peu commun. La romancière a, je pense, transcrit sa pensée la plus intime sur la condition vraie et rentrée de ses personnages à une époque longue et tragique imposée au peuple algérien par la colonisation française. Et je reste, à la fois, perplexe, soulagé et content que le personnage du caïd dans le récit sincère de Fatéma Bakhaï soit exceptionnellement tout le contraire du profil ordinaire, administratif et politique défini dans cet extrait: «Le caïd, qui portait quelquefois un burnous blanc et rouge, était un fonctionnaire d'autorité désigné par l'administration française, d'abord, militaire au temps de la conquête coloniale au 19e siècle, puis civil. Il devait être capable de faire respecter la présence française dans les campagnes. Il remplissait plusieurs fonctions, mal déterminées: sorte de «maire» dans les douars, de juge de paix (s'il n'y avait pas de cadis), d'homme de surveillance pour les moeurs et les activités commerciales, Il était un personnage puissant et craint par ses paysans. La France s'est appuyée sur le réseau des caïds pour faire régner l'ordre et connaître les sentiments des populations locales. Beaucoup d'entre eux seront les premiers élus musulmans à partir de diverses lois et ordonnances qui ont permis l'émergence de notables locaux dans les conseils municipaux. Mais les caïds étaient considérés comme des «béni oui-oui» par les nationalistes indépendantistes algériens, qui ne cessaient de faire campagne contre eux. [...] Le terme (caïd) disparaît après l'indépendance de l'Algérie en 1962 (Les mots de la Colonisation: XIX-XXe siècle, Sophie Dulucq, Jean-François Klein, Benjamin Stora, P.U.F du Murail, Paris, 2008, p. 22).»
La Femme du caïd de Fatéma Bakhaï est une oeuvre dense, instructive, parfaitement lisible et libératrice de certains préjugés accolés par le système colonial afin de brouiller notre miroir intérieur. Je note aussi la fidélité de la romancière à ses constantes essentielles de pensée, d'unité d'action et d'écriture, chaque fois reprises dans ses ouvrages. En somme, La Femme du caïd est une oeuvre d'une femme algérienne, non seulement jalouse de ses racines et de ses droits mais encore infiniment fière de produire pour les siens.
(*) La Femme du Caïd de Fatéma Bakhaï, Editions Alpha, Alger, 2012, 301 pages.


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