«Le patriotisme, qui fait les grands hommes, fait aussi les grands prodiges...» Laure Conan Deux hommes (ou deux femmes) qui sont nés et vivent dans le même pays, peuvent-ils aimer ce pays de la même façon, avec la même intensité? Cela dépend de leurs intérêts respectifs ou simplement de leur sensibilité, de leurs penchants, de la culture de chacun. Entre «celui qui croit au Ciel et celui qui n'y croit pas», il n'y a pas vraiment de différence alors qu'entre celui qui s'investit ici de toute son âme et celui qui va cacher son argent sur l'autre rive, il y a un océan... Le dictionnaire Larousse est vraiment avare en mots quand il s'agit de définir cet extraordinaire sentiment que l'on nomme patriotisme et que cet auguste et célèbre ouvrage définit laconiquement par «amour de la patrie», comme cela! Sans plus. Quatre mots secs, deux substantifs chargés de sens, de nuances et d'histoire, une banale préposition et un articles défini. Revenons aux substantifs qui sont les éléments les plus importants: amour pour désigner ce sentiment puissant éprouvé par chaque être vivant envers une chose ou un être, vivant ou inerte, concret ou abstrait. Ce sentiment peut être platonique, c'est-à-dire dénué de tout contact physique entre le sujet et l'objet. Il peut être désintéressé quand le sujet n'attend rien en retour. Cet amour peut être raisonnable ou fou. Quant à la patrie, elle peut être définie selon les critères de la culture du sujet aimant: elle peut être le décor du lieu de naissance, c'est-à-dire le ciel et le paysage, qui encadrent la vie d'un habitant, d'une contrée, elle peut être réduite à une région ou étendue aux frontières éternelles d'une nation en perpétuel devenir. Ces frontières pouvant être des traits gras fixés par des traités qui résonnent dans l'histoire comme des hauts faits d'armes ou par des pointillés qui indiquent la fluctuation des bornes symboliques fixées sur des cartes fictives et que rien n'est jamais acquis puisque tout peut arriver. Cette notion de patrie peut, outre les éléments du décor, la terre, le ciel, les paysages, la faune, la flore, le relief, l'hydrographie, englober la totalité des populations vivant sur cette partie de la terre, une et indivisible, qui fait partie du cadastre mondial et qui ne ressemble à aucune figure géométrique précise, que des esprits fantasques pleins d'imagination (imagination sans doute fertilisée par quelque breuvage fermenté ou par le nectar de la muse poétique) ont délimitée. Ce délire poétique peut provoquer aussi chez ces déçus de l'amour humain, ces frustrés de l'amour charnel ou ces victimes d'un amour de jeunesse à donner une forme féminine à cette patrie aux formes changeantes. Cette allégorie peut être une plantureuse matrone aux généreuses mamelles, versant une corne d'abondance sur ses enfants, des chérubins aux joues rebondies, dont les plus audacieux sont accrochés à la généreuse poitrine, la bouche ouverte sur un téton, (le peintre n'avait pas prévu que l'un des deux enfants est plus gros que l'autre et qu'il est accroché à la mamelle la plus lourde...), ou bien, elle peut être cette femme pleine de sagesse et auréolée de lumière qui dispense, assise sur un trône de nuages, science et justice, une main sur une épée plantée dans le sol et l'autre ouvrant un livre où sont inscrits, dans une langue liturgique et illisible, les préceptes qui doivent guider la nation. Elle peut être aussi cette femme échevelée qui, le chemisier ouvert sur une poitrine agressive, mène par un geste de la main ses enfants au sacrifice suprême pour défendre vigoureusement l'existence... de la patrie: c'est quand elle est en danger. D'autres images, selon les circonstances, peuvent symboliser cette «mère patrie»: c'est un navire qui coule quand la crise économique frappe de plein fouet un peuple malheureux, c'est un «radeau de la Méduse» quand l'aventure n'est pas finie et que l'horreur bat son plein, c'est une mère en haillons lacérée par ses enfants quand la guerre civile frappe aux portes des villes après avoir ruiné les campagnes, c'est une mère suppliante quand elle voit son Caïn sur le point d'égorger son Abel, ou c'est une fiancée larmoyante faisant des adieux déchirants à un Horace décidé à en découdre avec un Curiace. C'est le plus souvent cette mère qui appelle ses enfants à prendre les armes pour affronter l'ennemi...