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Un «storytelling» ubuesque pour une fiction présidentielle
La campagne pour le 5e mandat s'anime
Publié dans El Watan le 30 - 01 - 2019

Présent à Washington pour présider, aux côtés de son homologue Mike Pompeo, la 4e session du Dialogue stratégique algéro-américain ces 28 et 29 janvier, le ministre des Affaires étrangères, Abdelkader Messahel, a mis à profit son déplacement pour rencontrer des «représentants de la communauté nationale établie aux Etats-Unis», rapporte l'APS.
Même s'il est précisé que cette rencontre «s'inscrit dans le cadre des contacts réguliers entretenus avec la communauté nationale à l'étranger», on ne peut s'empêcher, vu le contexte, de s'interroger sur l'accent qui a été mis sur la politique menée par un Président dont tout le monde devine l'état de santé. M. Messahel a sans doute été bien inspiré de rappeler toute l'attention accordée par l'Etat algérien à la diaspora DZ. Il prend cependant le soin de préciser, en bon ministre discipliné, que cette attention gouvernementale obéit aux instructions du chef de l'Etat.
De fait, M. Messahel n'a pas manqué de souligner «la place importante qu'accorde le gouvernement algérien à la communauté nationale à l'étranger sous la conduite et les instructions du président de la République, Abdelaziz Bouteflika», selon l'APS. Abdelkader Messahel «a également rappelé les décisions du président de la République en faveur de la communauté nationale à l'étranger pour ce qui est de l'accès au logement en Algérie et l'accompagnement des investisseurs et des jeunes de cette communauté». Il a par ailleurs insisté sur «les efforts du gouvernement algérien pour préserver la stabilité du pays dans un contexte régional difficile».
Le ministre des Affaires étrangères a évoqué à ce sujet les effets des «politiques de la concorde civile et de la réconciliation nationale, conduites par le président de la République, qui ont redonné à la société algérienne ‘‘sa cohésion et son unité''». Il a également énuméré «l'ensemble des réformes qui ont suivi pour la réappropriation de l'identité nationale, notamment la dimension berbère, avec la langue amazighe en tant que langue nationale et officielle et la proclamation de Yennayer comme fête nationale chômée et payée ». Et M. Messahel d'en conclure : «Toutes ces réformes ont grandement contribué à la préservation de la stabilité de notre pays et au développement socioéconomique qu'il a connu durant les dernières années.»
«Sur instruction du Président…»
M. Messahel est dans son rôle en nous servant habilement ce type de «storytelling» qui contribue peu ou prou à entretenir la fiction présidentielle, cette illusion d'un Président qui veille au grain, qui serait en pleine possession de ses facultés régaliennes, même si ses forces s'amenuisent. Et dans un contexte pré-électoral comme celui-ci, les ministres de la République jouent un peu, bon gré, mal gré, les VRP du clan présidentiel en proclamant à l'unisson que toutes les mesures, les libéralités, les prodigalités, la sollicitude de l'Etat à l'endroit de nos concitoyens, sont l'émanation directe de la volonté présidentielle.
Et il leur faut à chaque fois répéter la phrase magique : «Sur instruction du président de la République»… Cette ritournelle aux airs d'anaphore sature, en effet, le récit officiel. Sa fonction sémantique est manifestement de combler la longue absence du Président comme autorité incarnée, à la fois comme corps, comme voix et comme image. M. Messahel n'est pas le seul dans cet exercice.
Tous les ministres, le Premier ministre Ahmed Ouyahia en tête, de même que les walis, les chefs de daïra, les responsables de diverses institutions, les sénateurs, les députés, les présidents des deux Chambres du Parlement dont, l'un, M. Bensalah, vient d'être reconduit pour un 7e mandat consécutif à la tête du Sénat. Il s'agit, faut-il le rappeler, du deuxième personnage de l'Etat, et il n'est pas très en forme lui non plus (nous lui souhaitons longue vie bien sûr). Il faut encore citer les leaders de nombre d'organisations civiles, syndicales, patronales…
Ali Haddad, Abdelmadjid Sidi Saïd, Ould Kaddour, le boss de Sonatrach… Tous reproduisent ce même «storytelling» d'un Président qui «tient le coup» et qui aurait toutes les capacités de rempiler, en répétant la même formule magique : «Sur instruction du président de la République»… Sans parler du défilement fastidieux à longueur de JT des sempiternels messages officiels prêtés à M. Bouteflika, écrits en son nom et lus en son nom par des présentateurs assommés.
Les posters pour «l'image» et les ministres pour le «son»
Nous apprenons en écrivant ces lignes que le FLN tiendra une rencontre nationale le 9 février prochain en vue du 5e mandat. Cette grand-messe regroupera «tous les responsables et cadres du parti, en vue de préparer la campagne électorale pour la présidentielle du 18 avril 2019», indique l'APS. Mouad Boucharab, coordonnateur de l'instance dirigeante du parti, a fait savoir que cette réunion sera élargie à tous les «élus et les responsables de ses structures ‘‘sans exclusion aucune''», en présentant celle-ci comme «un véritable coup d'envoi des préparatifs de la présidentielle».
Le parti a annoncé dans la foulée la réhabilitation du sénateur Abdelwahab Benzaim, «en annulant toutes les sanctions disciplinaires prises auparavant à son encontre par l'ancienne direction du parti, qui avait décidé son exclusion du comité central». Le FLN est donc déterminé à jeter toutes ses forces dans la bataille.
De son côté, Amar Ghoul a affirmé que les états-majors des quatre partis de l'alliance présidentielle (FLN, RND, MPA et TAJ) vont tenir une réunion dans les tout prochains jours pour demander officiellement à Abdelaziz Bouteflika de se porter candidat, selon TSA.
Il faudra donc s'attendre à voir M. Bouteflika occuper virtuellement l'espace public par le biais de tous ces relais, entre cadres de l'alliance présidentielle, ministres en fonction et autres organisations de masse exaltées. Ils auront la lourde mission – dans le cas où le Président sortant officialise sa candidature – de combler la béance de son absence durant la campagne présidentielle, comme en 2014.
Dans ce dispositif improbable, nous aurons ainsi «l'image», avec cette scénographie surréaliste où le rôle du candidat-fantôme est assuré par ses portraits et ses posters qui vont occuper massivement le paysage, tandis qu'eux se chargeront du «son». Décidément, cette élection est «ubuesquement» engagée, et à bien y regarder, le défilé de candidats devant le ministère de l'Intérieur pour récupérer les formulaires, et que le peuple de Facebook qualifie de «burlesques», n'est peut-être pas le clou du spectacle…


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