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Oued Zhor (Jijel) : Le pillage de sable défigure un joyau de la côte
Reportage
Publié dans El Watan le 16 - 06 - 2019

Le spectacle est surprenant et affligeant. Sans être expert, on comprend tout de suite qu'on a exagéré, qu'on a détruit, qu'on a trop pris, qu'on a volé et qu'on a fait un mal immense à la nature et aux êtres vivants qu'elle abrite, y compris les hommes.
La fabuleuse dune de Oued Zhor aux confins de l'est de la wilaya de Jijel est en effet à moitié bouffée par l'exploitation de son sable qui fait son malheur. Une dune littorale mais fossile de 500 ha qui atteint 100 m de haut par endroits, entièrement recouverte de végétation parmi laquelle on compte le Rumex algeriensis, espèce endémique de cette région et qui lui donne le statut de, Zone-clé de la biodiversité (ZCB), en Méditerranée.
Une curiosité géomorphologique qui, avec l'oued Zhor qui la borde, forme l'un des sites naturels les plus remarquables du littoral algérien. C'est un fabuleux spectacle qui s'offre aux yeux lorsqu'on le découvre brusquement au détour d'un virage sur les hauteurs du Massif du Bougaroune (Skikda).
La dune est largement éventrée aujourd'hui sur son flanc oriental. Le front des excavations atteint 60 m de haut et dévoile la douce couleur ocre du minéral, changeante selon les saisons. A priori, les volumes excavés sont considérable. L'Agence nationale des activités minières (ANAM) n'a pas répondu à nos questions concernant ce site minier. Car c'est un site minier et non pas une sablière comme on l'appelle couramment dans la région.
Le pillage s'est intensifié avec les groupes terroristes
Des militants écologistes et fervents protecteurs de la nature de Jijel avec lesquels nous formons la petite équipée qui s'est rendue sur les lieux, nous racontent qu'avant 1990 il n'avait pas d'exploitation à grande échelle. Les riverains, peu nombreux du reste, se servaient pour leurs besoins avec des doses homéopathiques. Puis s'est progressivement installé un pillage organisé par des locaux qui s'est considérablement intensifié lorsque la région était infectée de groupes terroristes qui en a fait une de leurs sources de revenus. C'est aussi durant cette période que s'installent illégalement deux exploitants qui ont travaillé au noir.
En 2001, l'ANPM (Agence nationale du patrimoine minier), prédécesseur de l'ANAM est créée, mais ne devient opérationnelle qu'en 2005, Chakib Khelil est déjà ministre l'Industrie et des Mines depuis 1999. En 2005-2006, son département organise alors une grande opération de séduction en direction du privé pour la mise en exploitation de 125 sites miniers dont ceux de Oued Zhor et El Kala en dépit du fait que la loi 02-02 dite «loi littoral», déjà promulguée, interdit formellement toute activité minière sur des dunes littorales.
Le wali de Jijel à l'époque, Ahmed Maâbed, aujourd'hui en poste à Béjaïa après être passé par El Tarf et Mostaganem, s'active, nous dit-on pour la délivrance de 7 autorisations d'exploitation d'une durée de 6 ans chacune.
Les exploitants qui s'installent ne sont pas de simples mortels. A Jijel, ils représentent cette classe d'affairistes qui brassent des milliards et raflent tout. Deux d'entre eux, Bousbia Rabah, qui vient d'être condamné à El Kala pour la même activité (voir El Watan du 15 mai 2019) et M. Boustil de la Sarl Essakia vont se retirer au bout de quelques mois pour, selon nos sources, un conflit avec l'ANAM.
Ils reprendront leur activité en 2016 avec de nouveaux titres miniers délivrés par l'ANAM sur décision du Conseil d'Etat. A El Kala, Bousbia saisira le même Conseil d'Etat en 2011, avec l'arrivée d'Ahmed Maâbed à la tête de l'exécutif d'El Tarf. Faut-il y voir une coïncidence ?
Des complicités à tous les niveaux
Ahmed Maâbed a été limogé par Bouteflika en 2015, officiellement pour raison de santé mais son départ coïncide avec celui du général Abdelaziz Chater, ex-inspecteur général du commandement de la Gendarmerie nationale, écarté pour des irrégularités dans la surveillance des exploitations et la conformité des autorisations. Une autre coïncidence ? Nous pouvons, pour notre part, affirmer que ces deux hauts cadres de l'Etat ne sont pas des inconnus l'un pour l'autre. Des riverains, qui ont trouvé un travail temporaire sur la dune, nous ont parlé d'une époque assez récente où pour assurer leur passage, les exploitants versaient jusqu'à 700 000 DA mensuellement pour «ouvrir la route».
Des complicités, il y en a à tous les niveaux nous affirme-t-on. Celles d'agents de la gendarmerie de Jijel et de Skikda et leurs supérieurs, des élus locaux, des responsables de l'ANAM, des walis, des ministres. On cite communément Chakib Khellil et Abdeslam Bouchouareb.
On parle encore d'associés ou de protecteurs des exploitants qui seraient des proches du chef de l'état-major mais il faut reconnaître qu'il y a aussi cette fâcheuse tendance dans tout le Nord-Est algérien à impliquer Ahmed Gaïd Salah dans tout projet d'envergure.
Aujourd'hui, une centaine de camions de 15 t par exploitant font la ronde entre Oued Zhor et Jijel, Oued Zhor et Skikda, passant par les localités du massif du Bougaroun, soulevant la poussière et la colère des habitants qui leur ont barré la route plus d'une fois. Il n'y a plus que 3 exploitants officiels, Bousbia, Essakia et un groupement de 3 entreprises dont l'ERTHB de Haddad. Ils ont des contrats de réalisation sur le projet de la pénétrante El Eulma-Jijel. Le pillage a cessé là où chacun des exploitants assure une stricte surveillance en contrôlant les accès aux pistes, mais il se poursuit voracement dans les zones non contrôlées.
Black-out sur les exploitations
L'ANAM ne communique pas. Nous n'avons pas ou savoir qu'elles sont les volumes excavés et s'il y a eu suivi et contrôle. On sait seulement que le camion de 15 t se vend à 20 000 DA. Il était à 4000 DA en 2006. Le cahier des charges impose une remise en état des lieux à la fin des contrats d'exploitation, certains s'en seraient acquittés mais il s'agit du rétablissement de la pente du relief. La dune, elle, est dénudée et c'est là la principale menace.
Avec la végétation, la dune était fixée et stabilisée depuis au moins 10 000 ans. Soumis aux vents forts venant de la mer, le sable, qui n'est plus retenu par les longues racines de la végétation dunaire, va s'envoler déjà pour aller se déposer dans la riche mais étroite plaine agricole de Oued Zhor.
A moyen terme, ce joyau de la côte peut se transformer en désert de sable. La conjonction de Oued Zhor, riche en nutriments, car il draine les reliefs métamorphiques du massif du Bougaroune et des minéraux de la dune, donne aux produits agricoles une qualité exceptionnelle. Ils sont réputés et recherchés. Amar Ghoul, l'ancien ministre des Travaux publics, a mis lui aussi toute son énergie pour défigurer le paysage. Comme un peu partout le long du littoral, il a fait construire un port de pêche à l'embouchure de l'oued où il n'y a eu à ce jour, nous disent les riverains, aucune activité.


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