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«Les héritiers de cette histoire doivent dialoguer»
Sarah Keddiche, Universitaire, à l'Expression
Publié dans L'Expression le 17 - 03 - 2022

L'Expression: 60 ans après la signature des accords d'évian qu'en reste-t-il de la mémoire helvétique aujourd'hui?
Sarah Keddiche: Il me semble que la mémoire helvétique des accords d'Evian n'est pas très développée. Elle me paraît restreinte aux initiés, à ceux qui, d'une façon ou d'une autre, ont un rapport avec cette histoire, aux personnes qui ont une conscience politique très développée ou bien encore aux passionnés d'histoire. Personnellement, je n'en avais pas vraiment entendu parler jusqu'à ce que je m'y intéresse.
Ce n'est pas quelque chose qui est enseigné, ni en Suisse alémanique où j'ai été scolarisée jusqu'à mes 14 ans, ni dans l'enseignement français que j'ai intégré par la suite. Ce n'est pas non plus quelque chose de connu, dont on parle communément, à part quelques articles dans la presse et quelques émissions de radio ou à la télévision au moment des grandes commémorations comme cette année pour le 60e anniversaire des accords d'Evian. C'est dommage, car le rôle qu'a joué la Suisse, et les Suisses, mérite d'être connu, enseigné et mis en lumière, car il est important. L'évocation des accords d'Evian dans mon entourage ici en Suisse suscite parfois un froncement des sourcils. Pourtant, Evian se trouve en face de Lausanne, de l'autre côté du lac Léman, à trente minutes en bateau.
Dans le contexte politique de l'époque; quels étaient la place et le rôle joués par la Suisse dans le cadre des accords d'Evian?
Comme l'explique très bien l'historien Marc Perrenoud, la Suisse entretenait alors des relations compliquées avec la France, ne participant pas, entre autres, à la construction européenne en cours à l'époque, et ayant été critiquée pour sa position pendant la Seconde Guerre mondiale, qui, rappelons-le, a pris fin peu d'années avant le début de la guerre d'Algérie. La Suisse du chef de la diplomatie de l'époque (et président de la Confédération en 1960), Max Petitpierre, a su donner un nouveau sens à la neutralité dans un monde alors plongé dans la Guerre froide, en l'associant au principe de solidarité. Il préconise la neutralité active.
C'est sur la base de ces nouveaux principes que la Suisse a joué un rôle diplomatique central dans la tenue des négociations. En effet, alors que les deux parties belligérantes en guerre depuis 1954 n'arrivaient pas à trouver un accord, elles demandent à la Suisse de faciliter les négociations. De ce fait, c'est en Suisse que sera hébergée la délégation algérienne, d'abord dans la villa des Bois d'Avault (canton de Genève), lors du premier cycle des négociations au printemps 1961, puis au Signal de Bougy (canton de Vaud) un an plus tard. Ainsi, en offrant ses bons offices de neutralité active, la Suisse a joué un rôle déterminant dans la résolution du conflit. Les accords d'Evian sont d'ailleurs l'exemple le plus connu d'un cessez-le-feu obtenu grâce à l'implication de premier plan de la Suisse, et restent donc comme l'un des grands moments des bons offices de neutralité active de la Suisse.
Au-delà de cette implication diplomatique de premier plan, la Suisse avait déjà été le terrain de nombreuses rencontres sur son territoire, certaines secrètes, que ce soit du FLN, ou bien entre les Algériens et les Français, offrant les conditions pour que des rencontres puissent avoir lieu en toute discrétion et en sécurité.
Pour l'anecdote, c'est à Berne que se retrouvent certains émissaires algériens en juillet 1954, en pleine Coupe du monde de football, échappant ainsi, le temps de l'évènement sportif, à l'attention de la police. C'est là que la décision d'enclencher la rébellion contre la France le 1er novembre de la même année aurait été prise.
Quels sont les acteurs politiques suisses impliqués dans les tractations entre les Algériens et Français pour l'aboutissement de la signature des accords d'Evian?
Plusieurs acteurs politiques suisses y ont été impliqués. Max Petitpierre et le diplomate Olivier Long en sont sans doute les principales figures. Olivier Long, qui était chef de la délégation suisse auprès de l'Association européenne de libre-échange (Aele), entretenait des relations personnelles avec Louis Joxe, ministre
d'Etat chargé des Affaires algériennes, et Michel Debré.
C'est lui qui rencontra Taïeb Boulharouf, qui avait créé une antenne du FLN à Lausanne, et qui transmettait aux autorités françaises les propositions de son interlocuteur algérien.
Une rencontre secrète entre Olivier Long et Louis Joxe eut lieu à Paris quelque temps après. De multiples rencontres entre les Français et les émissaires algériens seront organisées sur le sol suisse par la suite.
Le rôle diplomatique, mais aussi l'engagement personnel pris par Olivier Long, a donc été central. À l'époque, il n'était pas certain que le gouvernement suisse aurait accepté l'engagement de diplomates suisses dans ces tractations.
Il y avait aussi la crainte que la France ne fasse des reproches à la Suisse sur ce sujet et qu'elle n'intervienne pour arrêter ces tractations.
La symbolique des lieux (Evian) suscite-t-elle encore l'intérêt des Suisses mais surtout de la communauté algérienne résidant sur le sol helvétique?
Je ne peux ni parler au nom des Suisses ni au nom de la communauté algérienne résidant en Suisse. De façon générale, je dirais qu'il est relativement difficile de mesurer l'intérêt des Suisses ou de la communauté algérienne résidant en Suisse pour Evian, et ce que représente cette ville symboliquement. Je n'ai pas l'impression que les Suisses y portent une attention particulière. Pour ce qui des Algériens de Suisse, l'intérêt pour la symbolique d'Evian se manifeste, notamment au moment des commémorations des accords d'Evian, me semble-t-il. Encore une fois, cela s'explique en partie par le fait que l'histoire de la guerre d'Algérie est peu enseignée dans les écoles.
Quel est le message que vous voulez transmettre à travers votre livre: 60 ans après les accords d'Evian?
La seconde partie du titre du livre est «regards croisés sur une mémoire plurielle». C'était mon point de départ. Depuis petite, je ressens que l'identité franco-algérienne est imbibée de l'histoire entre la France et l'Algérie. D'un côté, des réactions, des mots, qui peuvent trahir une difficulté à dépasser certains souvenirs douloureux, et peut-être aussi un tiraillement entre «ici» et «là-bas». De l'autre côté, une certaine distance par rapport à cette histoire, une certaine méconnaissance aussi de ce qu'elle représente pour celles et ceux qui la portent, alors que la France et l'Algérie n'ont fait qu'un pendant 132 ans. Ce clivage de perception, de ressentis, et les réactions qui en découlent, m'ont toujours intriguée, touchée. Mon identité franco-algérienne a toujours été source de questions, de réflexions, de tiraillements. Comme déchirée entre deux façons de comprendre l'Histoire, et donc deux lectures du monde. Rapidement, je me suis rendu compte que mon envie de comprendre ce qu'il s'est vraiment passé et de dépasser certains blocages est peut-être un point commun avec d'autres héritiers de cette Histoire commune. Qu'ils soient algériens, pieds-noirs, juifs d'Algérie, harkis, enfants de militaires, de l'OAS ou enfants de combattants indépendantistes. Chacun se construit à partir de cela. Alors qu'en France, le président Macron tente un rapprochement des mémoires, il me paraît important qu'au-delà des discours politiques et même au-delà des travaux menés par les historiens, comme celui de Benjamin Stora (un travail absolument nécessaire!), qu'un dialogue entre ces différentes mémoires puisse avoir lieu. Que les points de vue se confrontent. Apporter des nuances là où les opinions personnelles peuvent parfois être tranchées, elles-mêmes le plus souvent influencées par l'histoire qui a été transmise dans la famille. Ce genre de dialogue, je regrette d'en voir trop peu. Et quelle meilleure opportunité pour le faire qu'à l'occasion du 60e anniversaire des accords d'Evian! Car les accords d'Evian symbolisent justement une séquence où, après plusieurs années d'une guerre particulièrement meurtrière et plus d'un siècle de domination coloniale, un dialogue a pu se nouer. Dialogue qui a abouti à un accord de paix, puis à l'indépendance de l'Algérie. Et la Suisse y a joué un rôle central, dont on ne parle pas assez. Ni en France, ni en Algérie, ni même en Suisse.
C'est la raison pour laquelle avec Hasni Abidi, avec qui j'ai codirigé cet ouvrage, nous avons d'une part souhaité mettre en lumière cette composante de l'histoire encore largement méconnue et qui a pourtant marqué l'histoire de la décolonisation, et, ainsi, tenter de restituer l'esprit qui prévalait lors de la signature des accords: un esprit de pacification, de confiance rétablie et d'espérance. Nous avons aussi voulu rendre hommage à celles et ceux qui, par leur engagement personnel en Suisse, ont contribué à la recherche d'une issue au conflit. D'autre part, il nous paraissait important de pouvoir aller au-delà de ce travail sur l'histoire et la compréhension des mécanismes coloniaux pour engager des dialogues sereins entre les différents héritiers de cette Histoire, les enfants et les petits- enfants des accords
d'Evian dont je fais partie.


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