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"Le bilan de l'Académie de tamazight est nul"
Abderrezak Dourari, professeur des universités en sciences du langage
Publié dans Liberté le 26 - 05 - 2020

Abderezzak Dourari préconise de disoudre l'institution et de tout recommencer de zéro", tout en jugeant que "les questions identitaires doivent être tranchées par des instances scientifiques".
Liberté : Avec la consécration de tamazight comme "constante'' dans la mouture du projet de révision constitutionnelle, le statut de cette langue ne serait-il pas conforté ?
Abderrezak Dourari : Je dois d'abord expliquer, en premier et méthodologiquement, ce qu'on doit faire pour promouvoir une langue dans un pays plurilingue. La sociolinguistique exige une normalisation à deux niveaux. Il y a la normalisation de statut et la normalisation de corpus. Pour la première, c'est la reconnaissance de la langue officiellement par l'Etat, c'est-à-dire qu'elle devienne nationale et officielle. Pour la disposition concernant la protection de tamazight de toute remise en cause dans les prochaines Constitutions, elle est en réalité symbolique seulement, et ce, pour deux raisons.
La première est que dans un Etat de non-droit, la Constitution n'a pas beaucoup d'importance. La deuxième est que les statuts des langues et des cultures dépendent de la majorité politique qui préside à la gestion de l'Etat à un moment donné. Je veux dire tout simplement qu'il n'y a rien qui puisse la préserver d'un revirement de situation qui serait lié à un changement de majorité politique.
Plus concrètement, si demain les islamistes deviennent une majorité, ils lui retireront le statut de langue nationale et officielle quand bien même ce statut est inscrit dans les dispositions non révisables. C'est pour cette raison que je parle d'une disposition à caractère symbolique mais qui est, en soi, intéressante, car elle signifie que la tendance politique qui préside aux destinées de l'Etat algérien aujourd'hui a senti le besoin de s'attacher les faveurs des défenseurs de cette langue qui est devenue aujourd'hui nationale parce que le Hirak national l'a revendiquée. Le deuxième point est l'aménagement du corpus.
Sur ce plan de l'aménagement du corpus, rien n'a été fait...
Là, tout reste à faire. Car il est nécessaire de mettre en place un réseau de centres de recherche dans toutes les régions amazighophones qui seraient chargées de recueillir et de traiter les usages réels de la langue dans chaque région. Une fois ce corpus recueilli conformément aux méthodologies de la linguistique de corpus, il est nécessaire de passer au traitement informatique des données, et c'est là que commencera le processus appelé industrie de la langue.
Il faut aussi confectionner des anthologies de divers textes (littéraires, poétiques, contes populaires, etc.) mais fabriquer aussi des grammaires et des morphologies. C'est là qu'intervient le rôle de l'académie pour pouvoir coordonner, organiser et impulser la recherche à l'échelle nationale, mais aussi la coordonner avec les autres instituts de recherche maghrébins et africains.
Pour pouvoir réaliser ce type de travail, il y a deux exigences. Premièrement, ce sont les compétences et la nature de l'académie qui doivent être mis en place, ensuite sa composante humaine et les catégories professionnelles qui doivent la constituer. Il est nécessaire qu'elle soit une académie de recherche.
Quels sont les profils qui doivent constituer cette institution ?
L'académie doit avoir une composante constituée essentiellement par un noyau de spécialistes de la langue qui soit de plus haut niveau, de linguistes et sociolinguistes, ainsi que d'informaticiens spécialisés dans les sciences du langage. Elle doit également faire appel à des académiciens correspondants, c'est-à-dire des étrangers spécialisés dans la langue et mondialement connus et reconnus, à hauteur de trois ou quatre personnes. Leur rôle est d'essayer d'équilibrer les débats et les réflexions des nationaux qui pourraient souffrir de clivages subjectifs.
Faire recours à ces académiciens correspondants donnera une crédibilité internationale à cette académie. Celle-ci doit aussi avoir en son sein des auteurs qui écrivent dans cette langue, des hommes de lettres et intellectuels algériens qui ne sont pas nécessairement spécialistes de la langue. L'académie doit être en phase avec la production dans la langue. En outre, les décisions des linguistes pourraient être rendues plus adéquates avec les attentes de la société.
La présence de ces auteurs et de ces intellectuels au sein de l'académie donnera à celle-ci une crédibilité dans la société. C'est ainsi que l'académie deviendra progressivement une autorité en la matière, au sens anthropologique du terme. Pour toutes ces raisons, il est nécessaire de revoir la loi organique qui a été confiée à l'ancien ministre de l'Enseignement supérieur, Tahar Hadjar. Avec les attributs juridiques actuels, l'Académie de tamazight ne pourra jamais devenir une autorité crédible et écoutée.
En confiant le dossier à Hadjar, le régime de Bouteflika savait à l'avance ce qu'il allait en faire. Le fait que dans cette loi organique on n'ait pas inscrit les exigences scientifiques a donné une composante humaine qui n'a rien à voir avec un projet sérieux d'une académie.
Depuis sa création, quel bilan de l'action de cette académie peut-on faire ?
D'abord, la direction n'a pas été installée. Ensuite, aucun membre de cette académie n'a réagi individuellement ou collectivement à toutes ces questions qui avaient agité la scène revendicative algérienne depuis plus d'un an. Je donne deux cas qui exigeaient l'intervention d'une instance scientifique pour trancher les débats. Il y avait le cas de l'emblème dit amazigh qui renvoie à un territoire aussi vaste que l'Afrique du Nord et qui a occasionné à beaucoup de jeunes l'emprisonnement. Ce fait a laissé de marbre les membres de l'académie. La deuxième question qui continue d'agiter la scène nationale, c'est cette notion de langue-mère qu'agite périodiquement le lobby politico-idéologique de l'arabisme qui est dans le déni identitaire.
On aurait bien aimé que l'académie, une instance scientifique, puisse nous donner un éclairage objectif sur cette question. Malheureusement elle ne l'a pas fait. Ma conception des choses est que les questions identitaires, notamment celles liées à tamazight, doivent être absolument pensées et tranchées par des instances scientifiques et non pas par des politiques ou des idéologues. C'est ainsi qu'on va sauvegarder le vivre-ensemble dans une société plurilingue et pluriculturelle dans un pays aussi vaste que l'Algérie mais uni dans son algérianité. Pour ce qui est de son bilan, il est nul et décevant.
Qu'est-ce qui a fait que l'action de cette académie n'a pas été à la hauteur et que proposez-vous pour la redynamiser ?
Pour la simple raison que la composante de cette académie n'est pas faite de scientifiques liés à cette langue. La plupart sont des arabisants qui n'ont pas de lien particulier avec tamazight. En outre, les compétences de cette académie étaient floues et il n'a pas été spécifié qu'il s'agit d'une académie de recherche. Aussi, je propose de dissoudre cette académie et de recommencer à zéro. On doit absolument revoir la loi organique portant création, organisation et fonction de l'Académie algérienne de tamazight, et la constitution de sa composante doit obéir à des normes scientifiques, à l'instar de toutes les académies du monde.
L'une des missions de cette académie est la normalisation de tamazight A-t-on vraiment avancé sur ce chantier, alors que la question de la transcription n'est toujours pas tranchée ?
Dans les faits, il y a une avancée concrète. Nous avons une littérature en kabyle, par moments excellente, mais le travail n'a pas été fait sur la base d'une méthodologie scientifique. Ce sont des réactions empiriques nées d'un besoin d'élaboration symbolique et du sentiment de fierté de voir sa langue s'écrire et être enseignée comme les autres langues. Il faut revoir tout ce qui a été fait jusque-là, c'est-à-dire valider ce qui est bien fait et revoir ce qui a été fait par abus d'ignorance. La question, c'est la pluralité des variétés, car tamazight n'est pas une seule langue ; elle existe sous la forme de plusieurs variétés régionales qui ne sont pas seulement différentes linguistiquement (au plan structural), elles ont aussi un arrière-plan culturel différent et avec des sensibilités différentes.
L'attitude à l'égard de la graphie n'est pas la même. Certaines régions préfèrent la graphie arabe, la Kabylie le caractère latin et les Touareg le caractère tifinagh. Cela reflète un degré d'attachement variable à la symbolique de la graphie. Ajouter à cela, pour le cas de la Kabylie, le déni identitaire et de la censure de l'élaboration de tamazight. Celle-ci n'a trouvé refuge que parmi les universitaires algériens francophones et, depuis très longtemps, en continuité des Algériens qui ont travaillé sur cette langue durant la colonisation comme l'arabophone Belkacem Bensedira puis son élève Saïd Boulifa.
Donc, c'est une longue tradition d'élaboration de tamazight en caractère latin qui a commencé vers la fin du XIXe siècle, avec l'élaboration de dictionnaires, de contes, de poèmes et de chansons transcrits en caractère latin. L'essentiel du corpus et des travaux d'élaboration a été fait en caractère latin. Ce qui explique l'attachement de la Kabylie à la graphie latine, car cela reste dans la continuité de ce qui a été fait depuis plus d'un siècle.
En plus, il n'y a aucun arabisant qui s'est occupé de cette langue, aucun travail ni production en caractère arabe, sauf quelques Mozabites et quelque Chaouis. C'est pour cette raison que, d'un point de vue socio-anthropologique et sociolinguistique, il est nécessaire de continuer à travailler sur cette langue selon deux principes. La polynômie et la polygraphie. L'idée est de ne pas créer un clivage identitaire entre les différents segments de la langue amazighe qui est repartie sur tous les coins du vaste territoire algérien.



Propos recueillis par : Arab chih


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