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Il affirme ne pas avoir été mandaté: Le hors-jeu de Lakhdar Brahimi
Publié dans Le Quotidien d'Oran le 19 - 03 - 2019

L'ancien ministre des Affaires étrangères et diplomate Lakhdar Brahimi a appelé hier lundi à l'ouverture d'un dialogue pour mettre en place une transition politique et dépasser la crise actuelle, relevant qu'il n'a pas été «mandaté» pour quelque
mission que ce soit.
Il a expliqué à la radio nationale qu' «il y a un blocage, et j'espère que ce n'est pas une impasse». «Je n'ai qu'un seul mot, la nécessité du dialogue, plutôt on commence à parler, mieux cela vaudra», a-t-il dit, avant de relever devant les appels des Algériens pour le départ du président que «ce qui est absolument certain, c'est que le dialogue est indispensable et urgent. Que la rue tienne la position qui est la sienne à l'heure actuelle, je crois que c'est compréhensible. Mais, ce qui est moins compréhensible, ce sont ceux qui se disent des leaders, des cadres, des meneurs, qui suivent la rue au lieu d'essayer de diriger ce mouvement».
«La revendication de changement est parfaitement légitime, compréhensible, attendue même, et quand la rue sort et scande ses premiers slogans «non» pour le 5ème mandat, «oui» pour la deuxième République, il y a à peu près l'unanimité à ce sujet. Le changement ne se fait pas tout seul, c'est un programme complexe, compliqué», explique M. Brahimi pour qui «le premier pas est d'une importance capitale. Il ne se fait pas par le désordre, mais par l'organisation», suggérant que cet objectif de changement «doit être atteint en plusieurs étapes». Et donc, «il faut un dialogue organisé, structuré et pour ça il faut commencer à parler, le premier face à face et pas le dos tourné aux autres». M. Lakhdar Brahimi poursuit en soulignant que «la masse de gens qui sont sortis a été entendue, maintenant il faut mettre en marche ce qu'il a été décidé. Le message de la rue est arrivé 5/5 à ce que j'ai entendu dans l'entourage du président».
Sur son rôle dans l'actuelle conjoncture politique, il a indiqué que «je suis un Algérien à la retraite, depuis très longtemps, en 1993. Mais c'est quand même mon pays, j'ai des liens familiaux, amicaux. Je me suis posé des questions comme tout le monde, je me suis inquiété comme chaque Algérien». Et de clarifier son statut actuel : «M'a-t-on donné un mandat ? Certainement pas, ni le président ni le gouvernement ne m'ont dit voilà ton mandat. J'ai dit je veux venir voir ce qui se passe dans mon pays, on m'a dit viens. Je suis venu et j'ai commencé à parler aux gens et dire ce qu'il me semble être la logique même de par mon expérience». Sur les revendications populaires relatives au départ du président et la mise en place d'une deuxième République, il a souligné que «d'un côté c'est beau et encourageant (les manifestations, NDLR), de l'autre cela ne peut continuer comme cela. Tout le monde a compris et donné son accord. Changer rapidement et immédiatement, pas de 5ème mandat. Le président a répondu parfait. On a dit 2ème République, on a dit d'accord pour la 2ème République, mais encore une fois ce changement ne peut pas se faire tout seul, pas avec une baguette magique, il faut que les gens s'assoient et mettent en forme un programme et aller vers la 2ème République. C'est ce qui manque». Avant d'avertir que «pour partir, il faut que ce soit organisé. On ne peut mettre comme cela la clé sous le paillasson. En Irak ils sont tous partis et regardez ce qui se passe».
Sur la marginalisation de la jeunesse et le conflit générationnel, il a reconnu que «nous n'avons pas su opérer cette évolution d'une génération à l'autre. J'ai dit qu'il faut absolument préparer la relève. Mais une relève effective n'a pas eu lieu et on n'a pas su la faire». Selon lui, «nous avons eu depuis 1962 plusieurs tournants très importants et nous n'avons jamais négocié ces tournants de la manière parfaite. Nous sommes chaque fois allés dans le fossé, il ne faut pas le refaire. Cette crise est aussi une opportunité historique de nous mettre sur les rails pendant longtemps, pas pour 20 ans, et pour cela, il faut s'asseoir et parler, mettre au point un programme», car «nous avons raté le premier tournant en 1962. Nous nous sommes éparpillés, le 5 juillet quand on est arrivés, chacun est allé dans sa direction». Quant à réaliser la deuxième République, comme cela est revendiqué par les Algériens, il a expliqué que «on a parlé de changement radical, total, les deux expressions sont acceptables. Mais encore une fois, la réalisation de cet objectif ne peut se faire avec une baguette magique, ni par le fait d'une seule personne», avant de relever, sur la marginalisation de la jeunesse, qu'il y a eu «des erreurs très certainement, beaucoup d'erreurs très probablement, mais je ne sais pas si le mot marginalisation de la jeunesse est celui qu'il faut utiliser».
Leçon des manifestants aux leaders politiques
Pour autant, M. Brahimi estime qu'il n'y a «pas de doute, on n'a pas mobilisé la jeunesse de la bonne manière. Cette jeunesse est impatiente, son impatience est tout à fait compréhensible, et on ne s'est pas aperçu à temps». «Oui, il y a eu des erreurs, beaucoup à toutes les époques depuis 1962, alors, a-t-il dit, faisons le bilan de ce que nous avons fait, reconnaissons nos erreurs et essayons de corriger les erreurs pour atteindre des conditions bien meilleures pour notre peuple, et surtout pour notre jeunesse». Interrogé sur le fait que le pouvoir serait détenu par «une poignée de personnes», il a répondu que «je ne sais s'il y a une poignée ou plusieurs hommes. Oui, il y a un problème, il y a une monopolisation, par qui ? Je n'aime pas des généralisations excessives».
Sur la revendication que le FLN doit aller au musée, il a expliqué que «durant la guerre de libération, le FLN était la nationalité des Algériens. On pouvait dire qu'on est du FLN. Après 1988, il n'est pas devenu un parti comme les autres, mais il est resté dans le subconscient des gens cette autre nationalité de l'Algérien», avant de proposer de «mettre le sigle au musée», mais pas le parti en lui-même, rappelant le cas du plus vieux parti indien, qui est toujours en activité (le Congrès national indien, fondé en 1885).
M. Lakhdar Brahimi souligne en outre que «ce n'est pas le FLN mais le multipartisme qui n'a pas bien fonctionné. Les critiques adressées au parti FLN peuvent être adressées à chacun des partis qui existent», avant de s'interroger «est-ce que ce n'est pas notre multipartisme qui n'a pas fonctionné ? Tous les partis ont déçu, et en critiquant le FLN, ce sont tous les partis que nous critiquons».
Lakhdar Brahimi confesse, par ailleurs, ses appréhensions : «Je suis un citoyen algérien inquiet. Il se trouve que je connais personnellement le chef de l'Etat, je viens dire mon inquiétude et dire être rassuré. Ça m'encourage de voir dans la rue tant de responsabilités, tant de fraternité, mais je ne vois pas encore une porte de sortie à cette crise», explique-t-il, avant de reconnaître : «Oui, je suis inquiet, ce comportement est magnifique, mais il n'y a pas encore de feuille de route acceptée, du moins par la majorité des Algériens. Il faudrait un consensus au sujet d'une feuille de route, et je ne vois pas ce consensus». Pour lui, «la feuille de route du président est un début, et il faut qu'on le discute, qu'on l'améliore, qu'on le change. Il faut commencer quelque part», avant de faire remarquer que «pour le moment, c'est la foule qui parle, le gouvernement essaie de parler, mais on ne l'écoute pas encore. La foule parle, mais on ne lui parle pas : il faut commencer à lui parler à cette population».
Pour lui, «il faut un premier pas, qu'il faut faire dans la bonne direction. Nous pouvons appeler tout le monde (le gouvernement, les responsables des institutions, les partis, les dirigeants et les journalistes) à s'élever au niveau de la population. Mais, pour le moment, c'est la population qui est en train de donner des leçons à ceux qui se disent être des leaders». Il insiste enfin que «la feuille de route du président est un bon endroit pour commencer».


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