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Ce que peut inspirer leur débat
Zohra Drif-Bernard Henri Levy
Publié dans El Watan le 12 - 05 - 2012

«Une myrtille parmi les orties est une myrtille». Proverbe juif, le Talmud, Sanhédrin, Ve siècle.
BHL, philosophe de son état, se disant juif et français avec de «solides» relations avec Israël, est l'illustration parfaite de la frilosité qui caractérise certains milieux politiques français. Le débat qui l'a opposé à Zohra Drif a moralement mis en réalité à rude épreuve son appartenance à la judéité et repose la problématique du rôle de l'intellectuel et son apport à sa culture française.
Le philosophe s'inscrit en réalité dans un courant politique français qui se caractérise par son empressement à faire de la France un simple vassal, la cantonnant dans un vulgaire strapontin dans les stratégies de ceux qui occupent les fauteuils.
Décidément, de Gaulle, qui avait son idée du rôle de son pays, dérange encore en France où, comme un peu partout ailleurs, les idées supplantent les idées.
Le débat l'ayant opposé à celle dont les exploits et l'engagement lui permettent de se targuer d'être une des représentantes de l'une des plus grandes révolutions du XXe siècle — il s'agit de Mme Zohra Drif — est, de par son contenu et ses provocations, révélateur de la dichotomie de la personnalité de ce philosophe portant la démocratie au bout du fusil. On constate l'approche diachronique qui a marqué son intervention au cours du débat : le passé (une cause juste), en insistant sur ce qu'il ne fallait pas faire, et le présent, avec la définition de l'identité algérienne en insistant sur ce qu'il faut faire. En somme, des relents de colonialisme revanchard et de néocolonialisme arrogant.
Le passé, une cause juste mais…
BHL ne tarit pas d'éloges sur la justesse de la cause algérienne, mais son intelligence voudrait qu'elle soit associée à des actes terroristes, c'est une démarche on ne peut plus machiavélique.
Ce philosophe prétend appartenir à la judéité dont la longue histoire est jalonnée de souffrances et qui fut effectivement victime d'un autre «choc des civilisations». Massada, les pogroms successifs de Russie tant décriés par Tolstoï et Gorki, l'affaire Dreyfus, les fours crématoires ne sont que certains des nombreux jalons de cette histoire. BHL peut-il faire fi de ces souffrances en ignorant celles des autres peuples, comme le dénotent les arguments avancés ? En fait, il ne semble retenir de l'histoire de la communauté à laquelle il appartient que le sionisme dont il s'imprègne d'ailleurs et qui l'éloigne de la philosophie, ennemie des certitudes et amie des questionnements.
Pourquoi la révolution algérienne et des Zohra Drif ?
Le colonialisme fut synonyme d'expropriations, de déportations, d'internements, de génocides et de macchabés arabes dans leur propre pays. Les enfumades furent les précurseurs des fours crématoires. Les cîmes de nos djebels furent autant de Massada et parfois même sans la possibilité de connaître le même sort que celui des prisonniers de la citadelle.
Dreyfus, victime, a été rétabli dans ses droits alors que nos Dreyfus à nous, c'est-à-dire les indigènes qui ont participé, lors de la Seconde Guerre mondiale à la libération de la France et des juifs, indigènes comme nous avant Crémieux et apatrides avec Pétain, ont connu le 8 Mai 1945 notre Auschwitz à nous.
Ne pas reconnaître la souffrance de l'autre en tentant de discréditer sa réaction, c'est renier sa propre souffrance. Ce n'est pas le propre du juif ni d'ailleurs du philosophe, c'est le propre du sioniste. Mais sait-il que trop de sionisme finira par tuer le sionisme ?
L'apport de la révolution algérienne à l'humanité
De nombreux penseurs et philosophes jalonnent l'histoire des nations et des peuples. Certains furent porteurs de générosité et d'humanisme, mais ils furent altérés par les politiques. Et même parmi ces derniers, certains ont été parfois animés d'idéaux qui furent à leur tour bafoués. L'ostracisme, l'ethnocentrisme, pères de la théorie de la pureté du sang, des lois raciales, des lois de Nuremberg et des lois fascistes ont régné aussi bien chez les premiers que parmi les seconds.
Respectivement, Joachim Du Bellay, le «bon» roi Henri IV avec son Premier ministre Sully et enfin Blaise Pascal illustrent ces trois courants qui sont loin d'être exhaustifs. Enfant, je fus parmi les rares Algériens à fréquenter l'école primaire. Cette dernière me faisait rêver de la «‘‘France, mère des armes, des arts et des lois'' si chère à Du Bellay, mais vite je déchantais, car les indigènes que nous étions n'avions connu de cette France coloniale que les armes tournées et retournées contre nous. La France n'avait pas encore terminé sa ‘‘mission civilisatrice''» pour que nous puissions admirer la Joconde et nous étions trop Vendredi pour pouvoir nous imprégner des lois. J'étais donc différent du Français.
Cette école me faisait languir de la poule au pot que notre «bon» roi nous avait promis pour chaque dimanche. Cette poule finit par ressembler à Godot. La pauvre Fatma de mère que j'avais avait toutes les peines du monde, ce jour-là et les autres, à tromper la faim de la petite Cosette de sœur que j'avais. J'ai compris que ce pot m'était interdit. Je ne pouvais donc être Français. Et c'est ainsi qu'arriva la révolution et qu'apparurent les Zohra Drif, qui vont faire de leur lutte pour la liberté la meilleure des fresques que pouvaient et peuvent encore admirer l'humanité et la philosophie au sens noble. Cet art va être associé à la seule arme qui soit légitime, celle qu'on utilise pour recouvrer sa liberté sacralisée par la loi humaine qui se confond avec le droit à la vie.Quant à la certitude dont se prévalait Du Bellay, l'indépendance de mon pays donna tout son sens à sa conjecture : «Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà», à condition évidemment d'être de la rive sud. L'oppresseur ne peut être dans le vrai et l'opprimé étant fragile ne peut se permettre l'erreur.
Notre présent et les injonctions de BHL
L'arrogance qu'on peut définir comme étant la sublimation de l'ego se retrouve, quant à elle, dans le deuxième temps où l'injonction supplante la philosophie. Je retrouve là l'esprit néo-colonialiste par excellence BHL et l'identité des Algériens
Je ne voudrais pas relever tous les paradoxes qui ont émaillé ses interventions lors de ce débat, mais j'en retiendrai un seul qui montre que son outrecuidance dépasse et de loin celle du Front national. En effet, et selon ses propres propos, il condamne, et c'est son droit, la conception que se fait ce parti de l'identité de la France. Il déplore également la place de l'Africain et de l'Arabe dans cette conception tout en occultant la place du juif. Ne serait-ce qu'un détail ? Il peut en réalité s'arroger le droit de condamner sa compatriote, en l'occurrence Mme Marine Le Pen qu'il cite, mais ne participe pas à la redéfinition de cette conception ou à l'élaboration d'une autre. Par contre, il se permet de définir notre identité.
C'est ainsi que BHL nous vient en aide, et nouveaux bourgeois gentilshommes que nous sommes, nous découvrons que nous sommes «gréco-romains, musulmans, juifs, français…». Mon pays est effectivement un creuset de l'histoire, mais je voudrais préciser que la culture et la langue françaises, en plus de constituer un butin de guerre, nous ont été réellement prodiguées par l'Algérie indépendante grâce à Zohra.
En plus, ce philosophe ignore-t-il que nous autres Algériens appartenons à une civilisation qui a connu son apogée grâce, entre autres, à la maîtrise des langues et l'imprégnation des autres cultures. Quant à la culture juive, ce cher cousin malgré tout, devrait interroger l'histoire non pas seulement de mon pays, mais celle des Arabes et qu'il ose un parallèle avec les souffrances des juifs évoquées plus haut. Il admirera sûrement la symbiose qui souvent caracterisait cette histoire. Malgré Crémieux qui n'est pas sans rappeler à certains de grands moments dans le palmarès du retournement, nos autres compatriotes juifs se rappelleront sûrement la solidarité des indigènes faisant fi des injonctions de Pétain. Et Zohra, abhorrant l'ingratitude, n'a pas manqué de rendre hommage à nos résistants de confessions chrétienne et judaïque. Dans quelle lignée se situe BHL en référence à ce Crémieux qui n'a pas évité à son grand-père d'être «humble parmi les (indigènes) humbles» et qui ne faisait que pratiquer la politique du diviser pour régner» ?
Pour ce qui est de notre identité, que le bon samaritain se rassure : en sus de sa participation aux grands mouvements de l'histoire et des influences réciproques qui en ont découlé, l'Algérie est musulmane. Elle n'est pas berbère. Elle est amazighe parce qu'elle est arabe, et elle est arabe parce qu'elle est amazighe, comme le rappelait un grand homme de culture. Et bien avant, en ce domaine, de Gaulle avait échoué.
BHL veut le «printemps algérien»
Les jeunes Algériens comprennent aisément les tenants et aboutissants de ces «printemps arabes» et ont sûrement apprécié les sermons de ce philosophe en Libye, faisant de lui le prêtre de ce que j'oserai lui concéder : la démocratie BHL. Contrairement aux certitudes sur lesquelles certains politiques français veulent fonder leurs stratégies, notre passé révolutionnaire court dans les veines de nos jeunes, et ils ont sûrement retenu la sentence de Jomo Kenyatta, un des leaders africains incontestés de la décolonisation qui avait déjà affirmé à propos du colonialisme : «Lorsque les Blancs sont venus en Afrique, nous avions les terres et ils avaient la bible. Ils nous ont appris à prier les yeux fermés : lorsque nous les avons ouverts, les Blancs avaient la terre et nous la bible».
Les jeunes Algériens, en vous écoutant, ne veulent sûrement pas être contraints dans quelque temps de reconnaître que quand l'Occident avait voulu les mondialiser, il avait la «démocratie BHL» et ils avaient le pétrole et que maintenant, l'Occident a le pétrole et eux se trouvent privés de démocratie (et c'est là l'objectât réel). Quant à une de vos réponses lors du débat selon laquelle l'Algérie connaîtra son printemps arabe, vous me rappelez un conférencier participant au colloque sur les «printemps» tunisien et égyptien, organisé par un quotidien algérien, et qui avait émis le souhait que tous les peuples arabes sauront conjuguer le verbe dégager. Devant tant de philanthropie, j'avais rassuré le conférencier et je vous rassure à l'occasion : «Le peuple algérien sait conjuguer ce verbe : il l'a fait le 1er Novembre 1954 en disant au colonialiste : ‘‘Dégage !'' Il l'a répété en Octobre 1988, tout comme il saura éventuellement, au moment opportun qu'il choisira lui-même et uniquement lui-même, le conjuguer encore si besoin est.»
Les jeunes Algériens, s'inspirant de l'esprit qui animait Jomo Kenyatta et ses pairs et conscients de la nature des relations internationales, ne voudront sûrement pas que «le peuple exige pour que certaines puissances, en nouveaux colonisateurs, s'érigent».


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