Dans quel contexte se déroulent les cérémonies pour le cinquantenaire de l'indépendance ? Quelles sont les relations entre Alger et Paris aujourd'hui ? L'indépendance a-t-elle profité à la population algérienne ? Pour répondre à ces questions, ARTE Journal s'est adressé à Jean-Baptiste Rivoire, journaliste auteur de nombreux documentaires et ouvrages sur l'Algérie. Une interview réalisée par Claire Stephan. Claire Stephan pour ARTE Journal : alors que l'Algérie fête le cinquantenaire de son indépendance, quelles sont les relations entre Alger et Paris ? Jean-Baptiste Rivoire, Journaliste, spécialiste de l'Algérie : “C'est difficile à résumer en quelques mots, mais j'ai le sentiment que cette relation est un peu en permanence avec des cadavres dans le placard. Côté français, on n'a jamais vraiment reconnu la violence qui avait été faite pendant la Guerre d'Algérie, d'ailleurs en France on en l'a même pas appelée Guerre d'Algérie pendant des années. Les films sur octobre 1961, les massacres d'Algériens à Paris à la fin de la guerre d'Algérie, ont été interdits pendant des années. Le film “La bataille d'Alger” a lui aussi été longtemps interdit. Donc la France n'a pas encore vraiment reconu ce qu'elle avait fait en Algérie entre 1954 et 1962. Et puis de l'autre côté, le régime algérien n'a pas du tout non plus envie qu'on mette notre nez dans tout ce qui se passe là-bas, notamment dans la “Troisième Guerre d'Algérie”, celle des années 1990. Donc tout se passe un peu comme si des deux côtés il y avait un espèce de pacte de non-agression, la victime de tout ça étant évidemment la vérité. En gros, cela tient tant qu'on ne dit pas vraiment les choses et tant que les crimes ne sont pas évoqués. Et j'ai cru comprendre qu'à la fin de l'année dernière le Ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, avait été à Alger et il avait donné quelques assurances que notamment dans le dossier des moines de moines de Tibhirine que la France essaierait de ne pas trop en parler en 2012 parce qu'en 2012 c'est le cinquantenaire de l'indépendance de l'Algérie et qu'il fallait pas trop aborder les dossiers qui fâchent. Donc on a le sentiment que des deux côtés, il y a une volonté de mettre sous le tapis ce qui dérange”. Dans la post-face de votre ouvrage commun avec Lounis Aggoun, “Françalgérie, crimes et mensonges d'Etats”, vous évoquez une Algérie re-colonisée… “J'irai même encore plus loin, je poserai même la question de y a-t-il eu véritablement une indépendance de Algérie en 1962 ? De façon formelle oui, de façon politique oui bien sûr, les Algériens ont courageusement combattu pour décrocher leur indépendance au fil du fusil et ils ont eu raison, Après, dès les accords d'Evian, cela change. Il y a une partie des accords d'Evian qui est secrète et qui prévoit que la France va continuer à faire des essais nucléaires en Algérie dans les années 1960 et même je crois que la France a conservé jusqu'en 1978 une base d'armes chimiques en Algérie, tout ça avec l'accord des négociateurs algériens mais la population algérienne n'en était pas informée. Par ailleurs, et Lounis Aggoun a beaucoup travaillé là-dessus, il y a beaucoup de liens qui ont subsisté après 1962. Derrière les grands discours de l'Algérie tiers-mondiste et indépendante, il y avait quand même des liens assez forts avec la France. Et d'ailleurs à la fin des années 1980, les chefs de l'armée qui vont finalement prendre le pouvoir en 1992, faire un coup d'état et récupérer brutalement le pouvoir, sont pour beaucoup d'entre eux des anciens de l'armée française. Donc en fait, la France avait des Algériens dans son armée et en 1962, ils se sont fait tous petits parce qu'ils avaient été du côté du colonisateur mais ils ont remonté progressivement les fils de la hiérarchie. Et 20 ans après, en 1992, ils ont repris le pouvoir en Algérie. Donc le pouvoir qui s'est instauré à cette époque là est un pouvoir assez proche et favorable à la France, soutenu discrètement par la France etc… Cette soit-disant indépendance est un peu théorique et je ne parle même pas de l'inter-dépendance économique parce que c'est une économie d'importation. La France a beaucoup de marchés en Algérie. Donc indépendance, oui, c'est un beau mot mais en pratique, il y a beaucoup beaucoup de liens entre la France et l'Algérie”. Le fait qu'il n'y a toujours pas en Algérie, de reconnaissance du problème Harki, participe-t-il également à ce phénomène ? “C'est un peu pareil effectivement, la France n'a pas avoué la vérité sur la guerre d'Algérie, mais en Algérie même, l'histoire officielle n'a pas exploré avec beaucoup de distance ce qui s'était passé puisque par exemple les crimes contre les Harkis n'ont jamais été vraiment admis. Dans les livres scolaires, il y a tout un tas de crimes du FLN même postérieurs à l'Indépendance qui ne sont pas évoqués. Donc, oui, côté algérien, depuis le départ, il y a une très très grosse difficulté à faire la transparence sur l'histoire du pays. Et cela a continué dans les années 1990, donc c'est évidemment quelque chose qui n'aide pas à la sérénité, à l'apaisement et à la vérité sur l'histoire du pays”. Où en est l'identité algérienne aujourd'hui ? C'est compliqué pour un Français de porter un regard sur où en est l'Algérie, parce qu'évidement les Français ont une responsabilité importante dans la situation de l'Algérie actuelle, puisqu'on les a colonisés pendant 130 ans. Et je pense que la France a eu une colonisation extrêmement discutable dans la mesure où non seulement on les a colonisés économiquement et politiquement mais je pense aussi qu'on les a en partie acculturés. On a quand même passé des dizaines d'années à leur expliquer qu'en gros leur langue, il fallait mieux qu'ils l'oublient pour apprendre le français, quant à la religion s'ils voulaient venir en France, qu'il fallait arrêter d'être musulmans etc. Donc la France a contribué à déstructurer cette identité algérienne au fil des années, tout au long du 20ème siècle. Et je pense qu'on arrive à une situation vraiment très très compliquée où après, le régime algérien qui s'est mis en place en 1962, a essayé de mettre en place un système politique qui copiait un petit peu le système français. Mais en fait, L'Algérie un village Potemkine, les institutions ne sont pas vraiment représentatives, la démocratie n'y est pas vraiment instaurée et la France a en tout cas une responsabilité très importante. Le cinquantenaire de l'Indépendance, c'est aussi un anniversaire amer, la classe politique s'illustre par la corruption alors que la population est toujours dans une logique de survie… “C'est un pays où il y a beaucoup de pauvreté mais c'est un pays riche paradoxalement. C'est un pays riche de son gaz, de son pétrole, C'est l'un des pays les plus riches d'Afrique en raison des richesses qui se trouvent dans son sous-sol. Donc on se pose toujours un petit peu la question sur pourquoi cela ne profite pas plus à la population. Et je crois que l'une des explications majeures, c'est que le régime algérien à partir des années 80 a construit ce que l'on appelle une économie d'importation, 80 % des besoins alimentaires sont importés alors qu'à une époque il y avait une agriculture assez forte en Algérie. Pourquoi ce système marche comme cela ? En fait, il y a de l'argent grâce au gaz et au pétrole, cela permet de financer l'appareil sécuritaire extrêmement brutal et violent mais aussi le fait d'importer tout un tas de produits en Algérie. L'intérêt n'est à priori pas évident parce qu'on va importer en Algérie des produits beaucoup plus chers. Mais l'avantage pour les dirigeants militaires qui tiennent le système c'est qu'en signant des contrats avec l'étranger, ils prélèvent des commissions et donc ils s'enrichissent considérablement. Et finalement la grande victime dans tout cela c'est la population algérienne qui n'a pas forcément les moyens d'acheter ces produits et qui ne développe pas économiquement. On est dans une situation de très grande violence faite à cette population mais comme elle est majoritairement musulmane, qu'elle est pauvre et qu'en plus les dirigeants algériens ont eu la bonne habitude de fermer les frontières aux journalistes, c'est une population oubliée. Plus personne ne s'en préoccupe, la plupart des journalistes occidentaux qui vont en Algérie ne voient que le côté bling-bling d'Alger et des gens qui sont favorisés par le système. Mais le peuple tout le monde s'en fiche. Moi je trouve qu'ils sont moins bien traités que des chiens”. Qui dirige véritablement l'Algérie aujourd'hui ? “ll y a toujours eu un président civil en façade, et puis derrière, ce n'est même pas l'armée, mais le DRS , le Département Renseignement Sécurité, la sécurité militaire algérienne qui dirige. C'est elle qui tient le système, c'est elle qui contrôle l'économie, c'est elle qui contrôle la population et qui la réprime. C'est la sécurité militaire qui est toute puissante en Algérie. Je pense que cela reste vrai aujourd'hui. Il y a quand même une liberté de presse apparente mais en fait tous les journalistes dérangeants qui ont essayé d'enquêter ont été soit éliminés, soit envoyés à l'étranger. Les manifestations sont interdites. En Algérie, en gros, on peut débarquer chez vous à 4 heures du matin, défoncer une porte à coups de pieds et vous enlever. De toute façon, vous n'aurez jamais aucun droit d'obtenir la vérité sur ce qui est arrivé à vos proches qui ont disparu. Il y a une situation de terreur qui était particulièrement vraie dans les années 90 mais qui reste vraie aujourd'hui et qui est menée par la sécurité militaire qui contrôle le pays.” Bibliographie Jean-Baptiste Rivoire : Documentaires : - “Benthala, autopsie d'un massacre” (Canal+) - “Algérie, la grande manipulation” (Canal+) - “Attentats de Paris, enquête sur les commanditaires” (Canal+) “Le crime de Tibhirine” Ouvrages : - “Françalgérie, crimes et mensonges d'états”, avec Lounis Aggoun, Editions La découverte, 2005 - “Le crime de Tibhirine, révélations sur les responsables”, La Découverte, 2011. Guerre d'Algérie, bibliographie : - “La gangrène et l'oubli”, Benjamin Stora, (Editions La Découverte) - “Histoire de la Guerre d'Algérie, Benjamin Stora (Editions La Découverte) - “Algérie 1954-1962, Lettres, carnets et récits des Algériens dans la guerre”, Benjamin Stora et Tramor Quemeneur (Editions Les Arènes) - “Françalgérie, crimes et mensonges d'états”, Jean-Baptiste Rivoire &Lounis Aggoun, (Editions La Découverte) - “Le crime de Tibhirine, révélations sur les responsables”, Jean-Baptiste Rivoire (Editions La Découverte. - “Algérie, Indépendance”, Marc Riboud ( Editions Le Bec en l'air) - “Nedjma”, “Le Polygone étoilé”, “Le cercle des représailles”, trilogie de Kateb Yacine (Editions Poche) - “Algérie, histoire et espérances”, Manière de voir, Le Monde diplomatique