De mauvais textes ou une mauvaise application ? Le président de la République a affirmé, à l'occasion de la célébration de la Journée mondiale de la liberté de la presse, que, durant l'année à venir, le processus législatif et réglementaire visant le parachèvement du système juridique régissant ce secteur sera poursuivi. Ce qui ne semble pas la réponse adéquate aux enjeux auxquels sont confrontés les médias. Le code de l'information a ainsi été revu et promulgué en 2012, dans le sillage des «grandes réformes» entreprises par le pouvoir à partir de 2011, et ce, dès qu'un certain vent de contestation avait commencé à souffler sur le pays. Et s'il avait été promis des réformes visant à instaurer une «vraie» démocratie et une totale «ouverture», nombreux sont ceux qui, au contraire, y ont vu un net recul dans les libertés des médias. «Le recul général réside dans des textes et des conseils trop nombreux, compliqués et difficiles à mettre en place», souligne ainsi Belkacem Ahcène-Djaballah, professeur associé à l'Ecole nationale supérieure de journalisme et des sciences de l'information (ENSJSI). Et le résultat de ces batteries de lois ne semble pas glorieux, puisque «nous sommes passés à côté des grandes problématiques contemporaines de la presse», déplore d'ailleurs Brahim Brahimi, ancien directeur de l'ENSJSI. Le reproche qui pourrait être fait à ces textes est d'être trop restrictifs là où un assouplissement est inévitable, et, à l'inverse, ces lois sont trop laxistes et approximatives pour ce qui devrait être encadré plus strictement. «Pour ce qui est, par exemple, de l'emprisonnement en cas de délit de presse, c'est avec soulagement que nous avons constaté qu'il avait été supprimé. Mais il reste en vigueur dans le code pénal. D'ailleurs, dans la pratique, de nombreuses personnes ont été emprisonnées pour délit d'opinion ou délit de presse», poursuit-il. Car au-delà des textes et de la volonté du législateur de doter les médias d'un cadre sain et de normes professionnelles, c'est le mode de gestion et de fonctionnement de la corporation sur lesquels il semble indispensable de se pencher. «Il faut prendre en compte le fait que, enfin, des textes réglementaires existent, après des décennies de vide juridique qui ont introduit le ‘‘règne'' du n'importe quoi dans tous les domaines de la communication», affirme ainsi M. Djaballah. Plus de transparence dans le financement des médias «Il faut seulement espérer que les lacunes enregistrées dans les textes – et Dieu sait qu'il y en a, car élaborés dans des contextes et avec une mentalité de ‘‘pouvoir'' quasi absolu – seront corrigées, en attendant de futurs amendements, par la mise en place de conseils et d'autorités qui soient compétents, pour la régulation de la presse écrite, la régulation de l'audiovisuel, la commission paritaire journalistes, éditeurs de la carte de presse, le conseil de l'éthique. Et ce, loin de toute pression étatique, gouvernementale et surtout affairiste», énumère-t-il. Et c'est justement cette opacité que devraient combattre en premier lieu les pouvoirs publics. «A titre d'exemple, sur les quelque 120 titres de la presse écrite nationale, il n'y en a pas plus d'une vingtaine qui travaillent dans l'intérêt général et de la société», analyse M. Brahimi. «Les autres ne sont là qu'à des fins de propagande, de promotion ou de publicité. L'aide qu'offre l'Etat à la presse se doit d'être faite dans une transparence totale, avec publication des comptes et bilans. Ce qui, à terme, permettrait d'assainir ce milieu, car il sera constaté qu'une grande majorité de ces journaux sont issus de financements occultes», juge-t-il. Et la question du financement n'est pas inhérente à la presse écrite puisque nombreux sont ceux qui soulèvent ces mêmes interrogations quant aux fonds qui ont permis la création de dizaines de chaînes de télévision privées. D'ailleurs, après des années d'atermoiement et d'effets d'annonce, la loi portant régulation de l'activité audiovisuelle – donc censée ouvrir officiellement le champ audiovisuel algérien à l'initiative privée – a été adoptée et publiée au Journal officiel à la mi-mars dernier. Et cette célérité en a d'ailleurs troublé plus d'un. «Non seulement ce texte, que je juge comme étant une loi boiteuse, a été publié juste avant l'élection présidentielle, avec la visée que l'on imagine, mais cela a permis le lancement de chaînes dites ‘‘privées'' avant même l'installation de l'autorité de régulation prévue par ces mêmes textes», relève M. Brahimi. Pour une commission paritaire de la carte de presse L'autre projet de texte qui fait débat et dont la finalisation semble s'éterniser est celui de la carte nationale de presse. Et s'il est l'un des chevaux de bataille du ministère de la Communication qui enchaîne les sorties médiatiques à ce sujet, il semble aussi rencontrer de nombreux détracteurs au sein même de la corporation. «Les détracteurs ne sont, à mon avis, que ceux qui voudraient bien que les choses continuent en l'état dans un laisser-faire, un laisser-aller préjudiciables au corps et au métier. Cela fera surtout l'affaire des ‘‘affairistes'' de la communication qui vont continuer à exploiter, sans contrat ni couverture sociale, les nouveaux journalistes et à ‘‘tenir'' les anciens par une épée de Damoclès suspendue sur les têtes, d'autant que les chiffres d'affaires connaissent un ralentissement», s'emporte M. Djaballah. «Avoir une carte, c'est déjà s'organiser. C'est se rendre encore plus fort face aux appareils de l'Etat qui ne trouveront plus l'excuse d'une corporation inorganisée», continue-t-il. D'autant que la corporation fait face à de multiples défis et que cette nouvelle réalité de la communication est de plus en plus envahie «par l'argent, et pas aussi propre que l'on le laisse croire». «Aujourd'hui, face aux pressions bureaucratico-administratives et aux poussées des citoyens-animateurs des réseaux sociaux qui veulent aussi se poser en journalistes, le journalisme doit devenir ce qu'il est déjà devenu partout ailleurs dans le monde, un métier, avec ses nouveaux sous-métiers», explique-t-il. Mais pas à n'importe quel prix évidemment et sous condition : que la commission en charge de cette carte ne soit pas désignée par l'administration. «Il est indispensable que la commission prévue par le futur décret exécutif soit uniquement composée de journalistes et d'éditeurs élus par leurs pairs», assure M. Djaballah. M. Brahimi abonde dans le même sens : «Les représentants du ministère ne doivent avoir qu'un rôle exécutif, sans droit de regard sur l'attribution de cette carte.» Car l'unique mesure qui puisse aboutir à une amélioration du cadre global des médias est l'indépendance de la ressource humaine. «Il est impératif de veiller à ce que les composantes humaines des conseils et autres autorités soient élaborées dans un cadre participatif, avec des hommes aux qualités morales, intellectuelles et professionnelles incontestables et au service exclusif de l'intérêt général», conclut ainsi M. Djaballah.