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Pourquoi l'Afrique doit être démonétisée
Publié dans La Tribune le 17 - 05 - 2017

L'Inde s'est récemment fixé un but ambitieux : une économie sans argent liquide. Malgré quelques faux pas, au début, et certaines frustrations, l'initiative s'avèrera positive dans un pays de 1,31 milliard d'habitants. L'Afrique devrait suivre cet exemple - et pourrait franchir une première étape en créant une union monétaire.
L'Inde s'est récemment fixé un but ambitieux : une économie sans argent liquide. Malgré quelques faux pas, au début, et certaines frustrations, l'initiative s'avèrera positive dans un pays de 1,31 milliard d'habitants. L'Afrique devrait suivre cet exemple - et pourrait franchir une première étape en créant une union monétaire.
Bien évidemment, une société démonétisée n'est pas une fin en soi. Mais c'est un moyen de contribuer aux progrès de l'intégration financière, de la sécurité et de la prospérité.
Aujourd'hui, environ 326 millions d'Africains - 80% de la population adulte du continent - sont privés d'accès aux services financiers, formels ou informels. Mais entasser des billets sous son matelas n'est pas la meilleure solution pour protéger l'épargne familiale, encore moins pour permettre aux ménages d'échapper à une pauvreté endémique.
De la même façon, des millions d'Africains tirent leur subsistance de l'économie informelle, qui représente environ 41% du PIB en moyenne pour l'Afrique sub-saharienne. Cette situation les laisse à la merci du moindre accident, et dépourvus des outils qui assureraient leur stabilité financière et leur permettraient de créer de la richesse. L'évolution vers une société démonétisée contraindrait les habitants, les entreprises et les responsables politiques à mettre en place les mécanismes qui ouvriraient à tous les Africains l'accès au secteur financier, améliorant ainsi considérablement les vies de millions de personnes aujourd'hui peu ou prou, voire totalement, exclues des services bancaires. Et les moyens de subsistance rejoindraient massivement l'économie formelle - ce qui serait une chance véritable pour de nombreux pays d'Afrique.
Le but doit être de parvenir à la prospérité grâce à l'intégration financière par l'activité économique. C'est de capitaux frais, pour créer de l'emploi et agrandir le gâteau économique, dont les petites et très petites entreprises ont besoin, et les comptes en banque, dès lors qu'ils traduisent une activité économique, permettent même à ceux qui vendent leur marchandise sur le bord de la route de s'assurer une part de ce gâteau.
Mais l'intégration financière n'est pas une conséquence automatique de la disparition de l'argent liquide. Au contraire, comme l'explique Kenneth Rogoff, économiste à Harvard, il faut, pour réussir la démonétisation, mettre en œuvre un plan global d'accès aux banques.
Un tel plan doit s'attacher à la construction d'un écosystème adapté à l'activité économique. En Afrique, cela signifie qu'on ne saurait se contenter de fournir des services financiers, mais qu'il faut aussi garantir un accès à l'éducation financière. L'ouverture de nouveaux comptes bancaires n'aura que peu d'effets positifs si ceux-ci restent inactifs. Pour s'assurer que l'intégration financière permettra la transformation économique, les Africains doivent acquérir les connaissances et les outils grâce auxquels ils tireront le meilleur des services financiers.
Bien sûr, rien de tout cela ne sera facile - ce qu'a montré l'ambitieuse expérience indienne d'une démonétisation radicale. Pour réussir, l'une des clés est une approche graduelle. L'Afrique ne doit pas permettre qu'une pénurie d'argent liquide ne paralyse l'économie informelle, comme cela s'est passé en Inde.
Mais si l'Afrique parvient à mener cette transition à bon port, les bénéfices seront considérables. La démonétisation permettrait même, probablement, d'épargner d'importantes dépenses aux pays concernés. MasterCard estime à 1% du PIB les sommes consacrées en moyenne à l'impression, au contrôle et à la distribution de ses billets de banque par un pays. Cet argent pourrait être plus efficacement dépensé s'il était consacré à remplir les Objectifs de développement durable (ODD) des Nations unies, et par conséquent à améliorer le sort des populations pauvres en Afrique.
Il y a des raisons de croire que l'Afrique réussira sa démonétisation. Aujourd'hui déjà, de plus en plus d'Africains utilisent des systèmes de paiement numérique comme M-Pesa ou EcoCash - le genre de plateformes innovantes qui peuvent précisément jouer un rôle essentiel dans le passage à une économie sans argent liquide.
Si l'hyper inflation n'a rien d'un catalyseur idéal pour ce genre d'évolution, l'expérience du Zimbabwe montre néanmoins que les gens peuvent s'adapter à des circonstances difficiles - et qu'ils y parviennent. Ainsi, des magasins auront-ils accordé crédit dans ce pays à des comptes mobiles virtuels plutôt qu'à d'inexistantes devises.
Mais pour réussir le passage à grande échelle vers une Afrique démonétisée, les progrès de l'union monétaire sont indispensables, afin de renforcer l'intégration économique du continent. Une telle évolution permettra à son tour de consolider l'écosystème de services financiers numériques qui pourra financer l'extension massive des échanges marchands intra-africains - la voie la plus rapide pour sortir les populations de la pauvreté.
Aujourd'hui déjà, 14 pays d'Afrique Occidentale et Centrale partagent une même devise, le franc CFA, dont le taux de change avec l'euro est fixe. Et l'Afrique du Sud partage une politique monétaire commune avec le Lesotho, la Namibie, et le Swaziland. La route est tracée, nous ne pouvons trébucher.
Les Africains se sont joints tardivement au mouvement en faveur de la démonétisation. Mais ils peuvent faire de cet apparent handicap un avantage, en apprenant des pays qui ont déjà entamé la transition - non seulement l'Inde, mais aussi le Danemark, la Norvège et la Suède. Nous devons considérer cela comme une supériorité stratégique dans la transformation structurelle si nécessaire de l'économie africaine.
Si elle se dote d'une stratégie intelligente et sait faire preuve de la patience et de l'opiniâtreté requises, l'Afrique peut construire une économie démonétisée, avec un haut niveau d'intégration financière, capable d'assurer sa prospérité et sa sécurité. Viendra le jour, pas si lointain, où l'on pourra acheter sur le bord de la route au Ghana, des bananes plantains et des arachides grillées, ce plat du pauvre, le «Kofi broke man» traditionnel, sans argent liquide, ce qui aidera le vendeur non seulement à gagner décemment sa vie, mais à épargner pour son avenir.
C. M.
(Traduction François Boisivon)
*Economiste et chef d'exploitation de la Fondation Ecobank. New voice fellow 2016 d'Aspen institute. Ancien conseiller technique auprès du Secrétaire exécutif de la Commission économique des Nations unies pour l'Afrique.
In project-syndicate.org


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