Avec son concept d'économie de la connaissance, le docteur Redha Younes Bouacida, analyse dans cet entretien accordé exclusivement au quotidien " Le Maghreb de L'Economie ", l'état de l'économie algérienne, tout en faisant le tour d'horizon sur le modèle de l'économie de la connaissance et l'innovation qui est utile pour le développement économique. Dans sa lecture, notre interlocuteur précise que la création d'un ministère de l'Economie de la connaissance devrait être renforcée par la création d'un environnement se caractérisant par un cadre économique, juridique, financier et fiscal favorable au développement d'entreprises innovantes et de start-up. Entretien recueilli par Mohamed Wali
Le numérique est désormais la colonne vertébrale de l'économie de demain, alors que l'Algérie accuse un retard énorme dans ce domaine. L'Algérie aura-t-elle sa place dans le marché international? Comme on le sait, l'émergence et la diffusion des TIC au cours des années 1990 ont été reconnues comme étant un facteur structurant du développement de l'économie de la connaissance dans les pays développés. Aujourd'hui, nous vivons dans la quatrième révolution industrielle qui est celle de l'économie numérique. Cette dernière contribue à la création de la croissance et de la richesse via la contribution par l'augmentation du capital numérique en tant que facteur de production et la forte utilisation des technologies numériques qui entraîne une amélioration de la productivité totale des facteurs de production. En ce qui concerne l'Algérie, le problème réside dans l'accès et la diffusion limités des TIC et l'utilisation d'internet au sein de l'économie ce qui a engendré une fracture numérique avec les pays avancés dans ce domaine. A ce titre, le classement mondial de l'indice global d'innovation (2018) souligne qu'en Algérie, l'accès aux TIC, l'utilisation des TIC et les services en ligne du gouvernement sont assez faibles puisque les scores obtenus sont respectivement de l'ordre de 51.4, 33.8 et 6.5 points sur une échelle de 100. Dès lors, l'accès, l'usage et la diffusion des TIC devraient être généralisés et facilités dans l'ensemble de la société algérienne, y compris dans les entreprises. Il s'agit d'améliorer en quantité et en qualité les équipements et les infrastructures liés à ces technologies, mettre en place un environnement réglementaire pour les TIC et renforcer la formation des personnes pour promouvoir le développement de compétences en numérique. Le développement d'une industrie numérique en Algérie sera conditionné notamment par deux facteurs importants : d'abord, la création d'universités d'excellence pour attirer les meilleurs enseignants, les meilleurs chercheurs et les meilleurs étudiants qui vont assurer le rayonnement scientifique, y compris dans le domaine des technologies du numérique. Ensuite, promouvoir le développement du financement des activités de recherche et l'innovation (ex : capital risque).
L'émergence de nouveaux modèles économiques en dehors du secteur des hydrocarbures est plus que nécessaire, quels sont les secteurs que l'Etat doit exploiter pour suppléer le domaine pétrolier ? D'abord, il faut savoir que dans l'économie mondialisée d'aujourd'hui, de nombreuses activités sont organisées sous la forme de filières à l'échelle mondiale impliquant une répartition des opérations entre les pays et les régions du monde (chaînes de production mondiales). C'est la division internationale du travail et l'éclatement géographique des systèmes de production des entreprises dans des pays où les coûts du travail (ou des facteurs de production en général) sont les plus avantageux. Dès lors, le développement industriel en Algérie passera par l'intégration et l'évolution dans les grandes filières mondialisées. Toutefois, même avec la volonté et des moyens importants, il n'est pas possible de tout faire tout de suite et le positionnement et la remontée des entreprises algériennes dans les chaînes de production mondiales nécessite que certaines étapes soient respectées. A ce propos, l'économiste Gereffi (1995) a montré comment les entreprises peuvent remonter dans ces filières mondialisées, de la première étape qui est celle de l'exportation de matières premières, à l'assemblage, la fourniture de composants et la fabrication sous marque de l'acheteur (Original Equipment Manufacturer, OEM), jusqu'à l'ultime étape de la production et l'exportation de biens sous marque propre. L'exemple de la Corée du Sud, Singapour ou Taiwan dans un passé récent, ou de la Chine et l'inde aujourd'hui est une parfaite illustration de réussite. Je pense que pour l'Algérie, la conception de systèmes informatiques et services connexes, l'énergie solaire, les équipements informatiques et machines électroniques, l'industrie automobile, les appareils informatiques, etc., sont autant de secteurs d'activités dont l'exploitation pourrait réellement impulser une dynamique industrielle et créer une nouvelle richesse pour le pays.
Une réforme radicale du modèle économique actuel, permettra-t-elle de lever les blocages qui continuent d'entraver l'initiative et l'action économique en Algérie ? Bien sûr que oui. Je pense qu'en Algérie, la transition vers le modèle de croissance fondé sur l'économie de la connaissance pour sortir du sous-développement doit être cherchée dans l'amélioration des compétences de la main-d'œuvre, dans la diffusion des connaissances dans les entreprises et dans la société en général et dans la reproduction des pratiques efficaces. Leur mise en œuvre nécessite des capitaux importants destinés à l'investissement dans l'éducation et la formation, la recherche et l'innovation. Ils résultent d'un véritable processus d'investissement, au même titre que celui qui permet la mise en valeur des ressources naturelles en pétrole et gaz. Seul l'objet est différent, dans un cas il s'agit de mise en valeur de ressources naturelles, dans l'autre de mise en valeur des capacités humaines. Pour l'Algérie, la faisabilité d'une stratégie de développement ne semblerait pas connaître des obstacles à sa pleine réalisation. En effet, le pays dispose d'un capital humain local, mais aussi de compétences expatriées dans les pays développés (Diasporas) qui peuvent enrichir le potentiel interne pour la réalisation de cette stratégie. En ce qui concerne le problème financier, il est sans doute moins contraignant en Algérie que dans d'autres pays en développement. Le mode de croissance actuel laisse entre les mains de l'État des ressources importantes qui peuvent être mobilisées pour que les actions soient efficacement mises en œuvre. L'expérience des pays asiatiques (comme la Corée ou Singapour considérés aujourd'hui comme pays développés) qui ont pu sortir durablement du sous-développement a montré qu'ils n'ont pu arriver à ce résultat qu'avec la seule capacité de travail de leur population. En effet, ces populations étaient disciplinées et animées d'un sens de l'intérêt national. Les traits culturels de ces sociétés étaient l'optimisme envers l'avenir et l'enthousiasme pour le développement.