Il a fait si chaud toute la journée que la plupart des vieux sont restés cloitrés chez eux jusqu´à bien après la prière de l´après-midi. D´habitude, ils se retrouvaient plus tôt dans ce couloir où passe un air rafraichissant venu de la mer si proche et si lointaine, une brise qui délie les langues et laisse les bons souvenirs affleurer à la mémoire des têtes chenues. Dès que l´influence bénéfique de l´air marin se faisait sentir, le rythme général de la cité changeait: les gens devenaient plus actifs et rien n´échappait à l´oeil vigilant et expérimenté des vieux (enfin, pour ceux qui avaient gardé une bonne vue), qui avaient choisi un endroit stratégique pour contrôler l´incessant va-et-vient des gens qui vaquaient à leurs occupations: ceux qui revenaient du travail ou du marché, ceux qui allaient au marché ou ceux qui étaient sortis pour faire un tour dehors ou attendre l´heure de la prière du soir. Ce mouvement incessant alimentait les conversations de ceux qui n´avaient plus rien à faire: quand un sujet était épuisé, les vieux commencent à regarder de droite à gauche pour chercher un nouveau sujet de discussion. Le football étant passé de saison, la politique s´étant mise en vacances, ce sont les passages des individus qui alimentent leurs débats. Les costumes, les accoutrements, le comportement, les attitudes, tout était bon pour faire démarrer une nouvelle polémique qui divise la djemâa entre conservateurs et libéraux. Les premiers se prévalent d´origine maraboutique et les seconds laissent pointer dans un raisonnement cartésien, les effets d´un séjour parmi la classe ouvrière française. Ils parlent de tout, sauf des femmes. Le passage d´une jeune femme fait s´échapper des soupirs de nostalgie ou se détourner les têtes pour tenter d´oublier ces souvenirs lancinants qui n´appartiennent qu´au passé. Certains étaient révoltés par l´usage devenu normal de costumes importés du Moyen-Orient, d´autres affichaient leur mépris des voiles noirs qui rendaient les passantes anonymes, tandis que d´autres étaient choqués par les vêtements occidentaux qui moulent outrageusement les corps dessinés par les costumes légers de l´été. Mais ce qui les mettait tous d´accord c´était le passage de femmes qui portaient avec ostentation leur envahissante grossesse. Et il y en avait, en veux-tu, en voilà. Surtout que pendant cette période où la canicule est quasi quotidienne, les cortèges nuptiaux ne cessent de défiler à grands renforts de coups de klaxon devant le grand rond-point nouvellement créé comme fait exprès, pour permettre aux spectateurs des deux côtés de la rue d´admirer tout le luxe déployé par les familles en fête. Evidemment, les vieux regardent cet étalage de luxe avec le mépris qui caractérise ceux qui se sont mariés à l´ancienne, c´est-à-dire sans tambour ni trompette. Si Boujemâa est le plus véhément de tous. Il n´arrive pas à comprendre comment ils font, dans une cité pareille qui fait tous les jours étalage de sa misère, à travers les mendiants qui stationnent aux portes des boulangeries, au seuil de la mosquée et sur le parcours poussiéreux du marché: «Je ne comprends pas comment ces gens-là font! Toute l´année ils se plaignent de la cherté de la vie! Ils crient misère quand il s´agit de ramasser l´argent pour payer les frais de réparation de l´ascenseur ou pour la pauvre femme de ménage qui vient une fois par semaine nettoyer leur....! Mais quand il s´agit d´en mettre plein la vue des voisins, ils ne lésinent pas sur les moyens! Que ce soit pour le mouton de l´Aïd ou pour le mariage! Surtout pour le mariage! Ils louent une limousine, uns salle des fêtes, un orchestre... et par-dessus le marché, ils vous cassent les oreilles toute une semaine avec des youyous stridents à tout bout de champ...Si seulement ces mariages duraient...»