Une victoire qui donne à réfléchir Hier, ce fut le cas de Barack Obama, élu puis réélu président des Etats-Unis, malgré des relents racistes et des accusations plus ou moins fantasmatiques sur les prétendus dangers que sa «religion cachée» et ses origines africaines devaient entraîner. Sadiq Khan, fils d'immigrés pakistanais, a été élu vendredi maire de Londres, devenant le premier édile musulman d'une grande capitale occidentale. Citoyen britannique, militant travailliste, incarnation parfaite du cosmopolitisme d'une métropole qui fascine le monde, l'homme a déjà une carrière politique respectable puisqu'il est député du quartier populaire du sud de la capitale et qu'il occupe un rang majeur au sein du Labour, le parti que dirige Jeremy Corbyn. Dans la course à la mairie de Londres, il était confronté au conservateur et fils de milliardaire, Zac Goldsmith, 41 ans, qui aura usé de tous les coups, y compris les plus bas, pour tenter de lui barrer la route, allant même jusqu'à l'accuser de connivence avec les courants islamistes. Vainqueur, il succède, à la grande joie de ses électeurs enthousiastes, au conservateur Boris Johnson, durant huit ans maire excentrique de Londres et candidat impatient au poste de Premier ministre qui défend avec fougue la sortie de la Grande-Bretagne de l'Union européenne. Ancien avocat au tempérament électrique, ancien ministre au cabinet Gordon Brown, Sadiq Khan a axé sa campagne sur des promesses auxquelles les habitants d'une ville dont 30% sont des immigrés pour la plupart asiatiques attendent une réponse rapide: loyers exorbitants, transports insuffisants, pollution alarmante. Avec près d'un million de nouveaux résidents en huit ans, la ville accueille aujourd'hui 8,6 millions d'habitants. Un contexte dominé par le terrorisme Si cette victoire est ressentie comme un signal d'alarme par le camp conservateur, sanctionnant une campagne qui fut des plus rudes, parfais même calomnieuse, lorsque les origines du candidat travailliste furent brandies comme des procès d'intention, elle illustre le profond changement qui s'opère dans les pays anglo-saxons, depuis au moins une décennie. Des hommes aux origines étrangères sont non seulement plébiscités politiquement mais, de surcroît, ils incarnent, haut et fort, les valeurs des sociétés qui avancent et qui les reconnaissent en tant que hérauts de leur ancrage dans la modernité. Hier, ce fut le cas de Barack Obama, élu puis réélu président des Etats-Unis d'Amérique, malgré des relents racistes et des accusations plus ou moins fantasmatiques sur les prétendus dangers que sa «religion cachée» et ses origines africaines devaient entraîner. S'il n'a pas réussi à transformer certaines dogmes d'une Amérique puritaine (son ancrage israélien, son attache au port d'arme, son racisme ordinaire...), Obama a néanmoins fait évoluer certaines idées-forces comme la problématique de l'environnement et des changements climatiques, la gestion prudente des crises internationales ou le rejet des tentations extrémistes à l'égard des réfugiés et des migrants. Ces faits sont d'autant plus probants qu'ils viennent à contre-courant d'une pensée ravagée par le discours sur le choc des civilisations, cherchez à qui profite le slogan, et d'une situation internationale dominée par le terrorisme, d'al Qaïda à Daesh. Sauf que le cas de Sadiq Khan vient opportunément se greffer, à peine une semaine plus tard, à un autre suffrage qui a vu Riyad Mahrez, ignoré puis balayé dans les écuries hexagonales, accéder à l'Olympe depuis Leicester, puis consacré roi du football anglais par ses pairs. Mahrez, comme Khan, bénéficie d'un regard objectif qui n'obéit pas aux relents nauséabonds du racisme et de la nostalgie des colonies et qui reconnaît chacun en fonction de ses seuls mérites. Félicité aussitôt par le maire de New York, Bill de Blasio, en tant que «compagnon d'armes sur la question des logements abordables», le nouveau maire de Londres pose, malgré lui, un certain nombre de questions sur la manière dont pensent et agissent les partis politiques et les électeurs d'autres pays européens. Un état d'esprit hexagonal Londres échappe, en effet, à la vague extrémiste qui souffle sur la France, la Belgique, la Hollande, l'Autriche etc. où un événement comme l'élection de Sadiq Khan reste une vue de l'esprit! Stigmatisées, vilipendées, ghettoïsées, les populations immigrées sont en France tantôt des faire-valoir, tantôt des repoussoirs et ne reçoivent une invite qu'à l'occasion d'un rendez-vous électoral important. Quant aux «militants» issus de leur rang et proposés à des fonctions alibis, sinon de faire-valoir, il s'agit surtout de «militantes» qui proviennent, avec la gauche aux affaires, de choix strictement privés qui renvoient aux liens du protectorat entretenus avec le Makhzen. On se souvient qu'en France, Zinedine Zidane était louangé quand tout allait pour le mieux et vilipendé, à travers ses origines algériennes, quand il traversait une période sans. Il n'était pas le seul à souffrir de cet état d'esprit hexagonal. D'autres ont vécu le même syndrome, et sur le front de l'emploi ou du logement, malheur à ceux dont les noms sonnent comme un affront aux croisades. Figée dans un glacis de peur et de rancoeur conjuguées, qu'aggrave une crise économique et une déliquescence politique prononcées, la France «avance» derrière les pays anglo-saxons et l'Allemagne, parce qu'elle est gavée de complexes et maintient des carcans élitistes, tributaires des moules de l'ENA, Polytechnique et autres Saint-Cyr qui font que, depuis plus d'un siècle, ce sont les mêmes qui gèrent les dividendes et se partagent les rôles, tandis que la masse électorale n'a pas d'autre choix que de dire amen! Ceci explique cela, ce n'est pas demain qu'un émule de Sadiq Khan verrait le jour à Paris!