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À la recherche de l'intégrale pureté
VIES DES SAINTS MUSULMANS PAR EMILE DERMENGHEM (IV)
Publié dans L'Expression le 29 - 06 - 2016


La danse sacrée des derviches çoufis
Tout Grand ascète musulman soigne naturellement ce dont on célèbre le détachement, l'austérité, l'acuité d'esprit, la douceur, le courage et la gentillesse.
Un saint Dzoû'l Noûn al Miçrî (m. 245/859), contemporain de Bichr al Hâfî (Lire L'Expression du mercredi 15 juin 2016, p. 21), citait un hadîth du Prophète (QSSSL): «Il y a toujours dans ma communauté des gens qui sont sur le coeur d'Abraham; quand l'un meurt, il est remplacé (badala).» Dans son présent livre Vies des Saints Musulmans, Emile Dermenghem note: «Yâfi'l, 71. Áttâr, 104, attribue le fait à Dzoû'l Noûn lui-même.» Dans le même élan, peut-être faut-il rappeler aussi le propos de celui qui était le premier à enseigner à Bagdad «la doctrine et la science du tawhîd, le saint Sarî Saqathî (m. 256/8/70): «L'amour n'est parfait entre deux êtres que lorsque l'un appelle l'autre: ô moi!» Le tawhîd des çoûfis, souligne Emile Dermenghem, d'après ses documents, «n'est pas seulement la proclamation de l'unité divine, mais aussi l'affirmation ontologique que ce Dieu est cause, principe, être de tout être, et l'affirmation mystique que tout être retourne à son principe, la pluie à la mer, les créatures à leur créateur.»
Le portrait que fait Emile Dermenghem de Soumnoûn illustre justement la «Vie de ce saint» aimable et parfois trop satisfait de lui-même... En voici des extraits:
Soumnoûn l'Amoureux,
Soumnoûn le Menteur
«Aboû'l Hassan Soumnoûn ibn Hamza al Khawwâç (que Dieu sanctifie son ́ ́secret ́ ́!) était surnommé l'Amoureux. Il se qualifiait lui-même: le Menteur. Nous ne saurons sans doute jamais pourquoi. Je suppose que son aspiration à l'intégrale pureté de la parole était telle qu'il estimait menteuses et inadéquates toutes les expressions dont il se servait à l'égard de la Réalité.
Le charme de sa parole était célèbre et les hagiographes ont écrit que nul ne savait parler plus finement de l'amour. À tel point, nous le verrons, que les mots sortis de son coeur et de sa bouche provoquaient des catastrophes dans le monde matériel comme dans le monde animé. [...] On l'avait chargé de remplacer le muezzin pour l'appel à la prière du haut d'un minaret de Bagdad, la cité de Paix. [...] Quand il redescendit de la tour, on l'entendit qui disait: ́ ́Ô Dieu, si tu n'avais toi-même ordonné l'énonciation de ces mots, je n'aurais jamais, d'une même haleine, accolé Ton nom à celui de Mohammed. ́ ́ La seconde proposition de la chahada lui semblait risquer au moins de réintroduire la dualité après avoir si nettement proclamé l'unité. [...] Nous savons assez peu de chose de la vie extérieure de Soumnoûn; mais nous connaissons l'essentiel de son attitude devant la vie. Il fut contemporain du maître Jounayd et mourut quelque temps après ce dernier dans le premier quart du xe siècle de l'ère chrétienne. [...] Soumnoûn a donc sa place parmi les çoufis de la grande époque, entre les précurseurs des deux premiers siècles et les théoriciens ou les chefs d'ordre des âges suivants. [....] C'est dans ces jours d'entre printemps et été qu'il est sans doute le plus passionnant de l'entendre proclamer, avec une audace dont il s'étonne un peu lui-même, ses foudroyantes découvertes sur le pur amour et l'union déiformante, de le regarder s'essayer aux musiques et aux danses qui deviendront bientôt de ses principaux rites, de le voir prendre forme au sein de groupes à demi-fermés, gardant plus ou moins strictement le Secret du Roi, et pourtant, avec certains, surtout Al Hallâj, prêcher avec des cris de jubilation, des virtuosités de style ou des vers rayonnants, des découvertes qui ne se pouvaient guère exposer sans des malentendus parfois tragiques.
Du taçawwouf, du çoufisme, Soumnoûn donna deux définitions différentes, mais également perspicaces. Il l'identifie d'abord avec le faqr (faqîr est un terme courant pour désigner l'initié à la vie spirituelle), la pauvreté qui est aussi la liberté: ́ ́Le çoufisme, dit-il, c'est ne rien posséder et n'être possédé par rien. ́ ́ L'essentiel de la méthode mystique n'est-il pas le plus absolu désencombrement? ́ ́Le taçawwouf, dit encore Soumnoûn, n'est pas un état ni une durée, mais un signe qui affole et des éclats qui brûlent ́ ́, faisant allusion sans doute non tant à l'essence de la vie mystique qu'aux instants exceptionnels qui, jalonnant la route, établissent certains contacts par-dessus l'espace et le temps. [...] Soumnoûn [est] un homme aimable, souriant et joyeux. Ce n'était pas un saint triste. Il avait d'ailleurs la plus grande confiance dans la miséricorde divine, persuadé que tous les péchés des êtres présents et à venir ne remplissent pas un pli du manteau de la magnificence et qu'aux yeux de la générosité, le pécheur rejoint le dévot. Remarquons que de cette dernière considération, il eût pu tirer tout aussi bien: le dévot rejoint le pécheur; mais il était résolument optimiste.
On semble lui avoir reproché cet optimisme, ou plus exactement une espèce de stoïcisme décidé à nier la souffrance et à trouver que tout est bien du fait même qu'il est. Le stoïcisme est à la fois tout près et très loin de la mystique théocentriste musulmane ou chrétienne du pur amour. [...] Mais il hésite à rompre le cercle où il s'enferme avec beaucoup de noblesse et peut-être quelque orgueil. [...] Est-ce un reproche de ce genre que certains adressèrent, à tort, semble-t-il à l'aimable Soumnoûn? ́ ́Il était fier d'être toujours content, écrit Mohyieddîn ibn Árabî. Il a été impoli avec Allah. Il a voulu braver la puissance divine, éprouvant en lui-même un pouvoir étendu de patience et de satisfaction. Il fut frappé de rétention d'urine aiguë. [...] Braver la puissance divine est une impolitesse, et Dieu éprouve son serviteur pour que celui-ci vienne humblement lui demander la santé. Car l'âme est faite pour demander la santé, comme l'a fait lui-même le plus grand des savants et des sages (Mohammed). ́ ́ [...]
Soumnoûn fit un jour un acte d'abandon, en vers:
Je n'ai part en nul sauf Toi Tel que Tu me veux, éprouve-moi.
Il eut.aussitôt sa rétention d'urine, note Al Qouchayrî.
[...] Soumnoûn se mouvait à son aise d'un monde à l'autre, connaissant les correspondances qui existent entre le spirituel et l'apparent. Il vit un jour un homme de Bagdad distribuer une aumône de 40.000 dirhems. ́ ́Ô Aboû Ahmad, dit-il à son ami Al Moghâzilî qui se trouvait alors avec lui, Vois-tu ce que cet homme a dépensé et quel bien il a fait? Nous ne pouvons, nous, en faire autant. Mais allons prier à l'écart. Pour chaque dirhem une prosternation. ́ ́ Et tous deux, ayant trouvé dans quelque verger une place propice à la prière, accomplirent ce jour-là chacun quarante mille prosternations. [...] Le problème de l'Amour était à l'ordre du jour en ce temps à Bagdad; il intéressait même, nous l'avons vu, les policiers. Pouvait-on parler d'amour quand il s'agissait de Dieu? L'absolue transcendance, la non-comparabilité, n'excluaient-elles point toute idée de ce genre? Quel mot d'ailleurs pourrait, à la rigueur, être admis? ahwa, passion, chawq, désir, houbb, amour élevé? Les çoufis, depuis Al Mohâsibî (m. 243/857) notamment, employaient couramment le mot mahabba, pendant du mot, marîfa, connaissance, gnose (un autre problème fut le savoir lequel l'emportait de la connaissance et de l'amour), et un splendide chapitre du traité d'Al Qouchayrî (m. 465/1071) est consacré à cette mahabba. [...] Mais l'Amour est la louange la plus parfaite, [et Emile Dermenghem de rapporter la justesse de l'emploi du mot houbb dans le Coran]: ́ ́Il les aime et ils L'aiment. ́ ́ [...] En attendant, [la pratique du mot mahibba] conduisit Soumnoûn en prison. [...] De cet amour, dont les çoufis des âges suivants, devaient nettement proclamer qu'il était la racine même de l'être, Soumnoûn parlait avec une telle autorité qu'il mérita l'épithète d'Amoureux, al Mouhibb, et aujourd'hui encore nous le connaissons sous ce sobriquet.
Les lampes de la mosquée Chanousiya se balançaient quand il parlait de l'amour. [...] Quand les hommes ne comprenaient pas, les oiseaux descendaient du ciel. Il parlait un jour de l'amour réciproque entre Dieu et l'homme, dans une prairie, adossé à un arbre comme le professeur à une colonne de la mosquée, un demi-cercle d'auditeurs plus ou moins convaincus devant lui. Interrompant son discours: ́ ́ - Je ne vois, hélas! dit-il, personne qui mérite qu'on lui parle de la mahabba. ́ ́ C'est alors qu'un petit oiseau se posa sur le sol non loin de lui. ́ ́ - Peut-être celui-ci ́ ́, dit-il. Et il continua de parler de l'amour divin en s'adressant à l'oiseau, qui, après avoir manifesté son émotion par une vive agitation, frappa la terre du bec, vomit du sang et mourut dans un doux tremblement de plumes.
Terminons ce récit de la Vie de Soumnoûn en reproduisant ce paragraphe à propos des souffrances qu'il subit à la suite d'une rétention d'urine: «Soumnoûn, tout en se tordant comme un serpent sur le sable, ne demandait pas pour autant la santé. Extrêmement tout au moins, plusieurs de ses compagnons, en effet, le virent en singe en train de gémir et de demander la santé. Ils le lui durent et il s'en montra très surpris. C'est à la suite de cette consultation onirique qu'il se mit à visiter les msîds (écoles primaires), disant aux jeunes enfants qui n'avaient jamais péché: ́ ́ - Priez pour votre oncle le Menteur. ́ ́»
(*) vies des saints musulmans par Emile Dermenghem Editions Baconnier, Alger, 1942, 319 pages.


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