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«La Fracture»
74e Festival de Cannes
Publié dans L'Expression le 12 - 07 - 2021

Cela se passe en fin d'année 2018. Un couple de femmes se sépare avec fracas, l'une, Raffaella (Valeria Bruni-Tedeschi) chute sur le coude dans la rue, sur les pas de l'autre, Julie (Marina Foïs) et c'est tout le programme de cette nuit qui se trouve chamboulé. Direction l'hôpital! Pendant ce temps les rues de Paris accueillent la plus grande manif des laissés-pour-compte (retraités, employés précaires, chômeurs). Les «Gilets jaunes» sont de sortie, pour crier leur angoisse des lendemains incertains. Ceci avant que le mouvement ne soit noyauté par les fameux Blacks Blocs qui sont là pour en découdre avec la police. Du pain bénit pour le pouvoir et ses lourds bidules, mais aussi avec des grenades aux effets dévastateurs. Et c'est ainsi qu'un des manifestants, Yann (Pio Marmaï) est foudroyé par une grenade visant ses jambes. Et les Urgences se remplissent, débordent même, avec un personnel soignant déjà en grève depuis des mois, mais qui assure le service.
Yann, encore peu conscient de la gravité de ses blessures à une jambe, est surtout inquiet pour son chargement qu'il était venu chercher au marché de Rungis afin de le ramener à Nîmes. Il craint d'être licencié si sa virée militante à Paris était portée aux oreilles de son patron. Raffaella, rendue euphorique par l'absorption d'un des comprimés dont l'association serait peu recommandée,... est donc hors sol et ne songe qu'à recoller les morceaux de sa vie avec Julie. Alors qu'un IRM vient de lui révéler une fracture profonde au coude. Ses saillies verbales vont finalement faire sortir de ses gonds notre sympathique et révolté «Gilet jaune». Les noms d'oiseaux vont fuser de part et d'autre avec une insulte commune, en partage, Marine Le Pen! Ils finiront quand même par se convaincre que «la Blonde» (dixit Raffaella) ne fait pas partie de leur proximité. Par contre, Emmanuel Macron, si! Et il en prendra pour son grade «le Président des riches qui veut faire passer son programme de destruction du tissu social coûte que coûte).» Ceci avant qu'il ne passe à la gouvernance sous le signe du «quoiqu'il en coûte», dès les premières vagues du Covid-19. Mais ici nous sommes une année en amont et la grogne monte de partout sans atteindre ces fameux «Premiers de cordée» sur lesquels l'Elysée semblait vouloir s'appuyer. L'hôpital est au bord de l'effondrement. C'est là, au-dessous de ce volcan, que la cinéaste Catherine Corsini choisira de poser sa caméra. Et c'est parti pour un huis clos qui durera une nuit entière, le temps d'une narration bien ficelée, avec autant de situations dramatiques, flirtant avec le point de rupture et des moments d'humour aux effets euphorisants, mais qui n'altéreront aucunement le propos grave et chargé de sage colère.
Des médicaments peuvent subitement manquer, un climatiseur se détacher du plafond, des manifestants se replier par paquets dans le hall de l'hôpital, avec à leurs trousses des CRS et leurs bombes, une soignante prise en otage par un malade aux crises de paranoïa cycliques, une personne âgée qui décède toute seule dans son coin, tout cela ne déviera pas Catherine Corsini de sa proposition filmique. On pense à la Norma Rae (1979) de Martin Ritt qui est ici légion, mais aussi à Ken Loach. La particularité de Corsini c'est le traitement au féminin de la classe ouvrière. Et pas la peine, pour certains, de se gargariser la bouche après avoir prononcé ce mot, il a été réhabilité de la plus éloquente des manières par le personnel soignant au plus fort de la pandémie de la Covid, quand elles se sont habillées de sacs poubelle à défaut de sur-blouses. Allant jusqu'au bout de sa pensée, la cinéaste n'hésitera pas à confier, dans «Fracture», un des plus importants rôles de soignantes (celui de Kim), une infirmière multitâches à une vraie aide-soignante de 38 ans, Aïssatou Diallo Sagna qui avait répondu fortuitement à une annonce: «J'étais à la maison, j'ai failli ne pas y aller. Puis par curiosité je me suis dit, allons voir...». Et la voilà une année après le tournage montant les marches du Palais, foulant le tapis rouge, «comme sur un nuage». Aïssatou est si crédible dans ce film qu'on la pensait déjà rodée aux plateaux. En réalité ce sont les plateaux hospitaliers qu'elle fréquente depuis plus de vingt ans: «Je crois que je suis tombée amoureuse des urgences. On est tous ensemble, tout le monde se tutoie, on s'apporte beaucoup les uns les autres. On est plus que des collègues.»
À l'arrivée on se retrouve avec une oeuvre sans coutures apparentes (ce qui n'a pas été le cas avec d'autres films de ce 74e festival), aussi tendu qu'un fil d'Ariane, avec un choix de caméra à l'épaule assurée avec talent, comme de coutume oserait-on, par Jeanne Lapoirie qui se fait même quelques nécessaires frayeurs, comme dans le cas de certaines ruptures dans les tons. Quant aux acteurs ils ont dû éprouver leurs aptitudes jusque dans l'extrême, dans ce film où les répétitions semblent avoir été remisées pour de bon, laissant plus de place à la liberté de jeu, comme dans une partie de tennis, mais en finale d'un Grand Chelem. Bien évidemment.


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