Sur le marché international de la pensée vénale, les idéologues tiers-mondistes et campistes occupent une niche florissante : celle des apologistes des dictatures non occidentales. Ils se présentent comme «critiques de l'Empire», mais ne sont en réalité que les attachés de presse d'autres impérialismes. Ils pullulent dans les médias souverainistes, pro-russes, pro-chinois, pseudo-anti-OTAN, où ils recyclent une propagande de substitution. La grille de lecture primitive et primaire de ces thuriféraires du Sud global qui ont perdu le nord de la dialectique se fonde invariablement sur cet axiome campiste : les ennemis de Washington appartiennent forcément au camp progressiste. Peu importe le caractère de classe sociale du régime, la nature capitaliste du système gouvernemental. Aux yeux de ces tiers-mondistes aveuglés par leur anti-américanisme primaire, dès lors qu'un Etat s'oppose à l'hégémonie états-unienne, il devient miraculeusement «anti-impérialiste». Ces idéologues dénoncent — à juste titre — l'impérialisme occidental, mais blanchissent systématiquement les impérialismes russe, chinois, iranien. Leur anti-impérialisme est sélectif, tribal, géopolitiquement aligné. Ce n'est pas une critique du capitalisme : c'est un changement de sponsor. De maître. Ils chantent la «multipolarité» comme une promesse d'émancipation, alors qu'il s'agit simplement de la promotion de nouvelles bourgeoisies d'Etat dans la concurrence mondiale. La multipolarité n'est pas la fin de l'exploitation : c'est son redéploiement. Ces thuriféraires du Sud global ne défendent pas les peuples, le prolétariat. Ils défendent la recomposition du marché mondial sous d'autres maîtres. D'autres mafias gouvernementales. Ils haïssent l'Empire occidental, mais refusent obstinément de poser la question de classe. Et pour cause : la lutte des classes ferait exploser leur récit démagogique. Leur rhétorique tourne en boucle : complots, sanctions, coups d'Etat, manipulations médiatiques. Beaucoup de ces faits sont réels. Mais leur question n'est jamais marxiste. Ils demandent : «Qui ment ? Qui manipule ?» Le marxisme demande : «Qui exploite ?» Et c'est précisément là que ces idéologues tiers-mondistes deviennent idéologiquement toxiques, surtout dangereux. Leur opération centrale consiste à remplacer la lutte des classes par la lutte des Etats. Leur monde se résume à un théâtre bourgeois où les acteurs étatiques s'affrontent sur la scène internationale au service d'idéaux et non d'intérêts capitalistes : blocs du bien contre blocs du mal, nations opprimées contre nations dominantes, Occident décadent contre «Sud global» progressiste. C'est la vieille vision impériale repeinte en discours radical. Or le marxisme affirme l'inverse : ce ne sont pas les nations qui s'affrontent, mais les bourgeoisies qui se disputent la plus-value mondiale. Les tiers-mondistes transforment les guerres inter-impérialistes en romans de libération nationale. La Russie devient «résistante». La Chine devient «alternative». L'Iran devient «anti-système». Imposture totale. Tous ces Etats sont capitalistes, avec leurs oligarques, leurs prolétaires surexploités, leurs prisons pleines de dissidents, leurs syndicats domestiqués, leurs polices hypertrophiées. Rien de progressiste et rien d'émancipateur dans ces trois Etats capitalistes. Et surtout, les idéologues tiers-mondistes ne parlent jamais de la classe ouvrière. Jamais des grèves russes. Jamais des luttes ouvrières chinoises. Jamais de la répression syndicale iranienne ou vénézuélienne. Jamais de la misère sociale à Cuba. Jamais des travailleurs migrants du Golfe. Pourquoi ? Parce que le réel social détruirait leur fable, ruinerait leur avenir tant ils sont attachés à la pérennité du capitalisme sous étiquette «multipolaire». Regarder les travailleurs, c'est voir que Poutine écrase les ouvriers, Xi les exploite à une échelle industrielle, Maduro gouverne un champ de ruines, les mollahs oppriment le prolétariat et terrorisent les femmes. Quand ces idéologues tiers-mondistes prétendent parler au nom des peuples, ils parlent toujours avec la voix des Etats. Autrement dit, avec la voix des classes dominantes qu'ils servent. Ils ne font pas de critique du capitalisme. Ils font de la contre-propagande géopolitique. Leur fonction est claire : tenter (vainement : car ce n'est pas par des incantations qu'on élimine un système) de désintégrer le camp occidental — ce qui est nécessaire — pour mieux légitimer les blocs impérialistes concurrents. Leur mission sert à promouvoir Moscou, Pékin, Téhéran. Mais jamais à émanciper les peuples, le prolétariat. Pourquoi ces agents du Sud global séduisent-ils tant les internautes (car ils sévissent surtout sur les réseaux sociaux ) ? Parce que les médias occidentaux ont perdu toute crédibilité, aggravée par la diffusion de leurs permanents mensonges. Les tiers-mondistes martèlent : «Regardez, les Occidentaux mentent. » C'est vrai. Mais ensuite ils s'activent pour remplacer un mensonge bourgeois occidental par un autre mensonge bourgeois oriental (russe, chinois, iranien). Au lieu de dire : le capitalisme mondial est une guerre permanente entre bourgeoisies, ils disent : l'Occident est le mal, les autres puissances sont le bien. C'est une imposture idéologique. En termes marxistes, ces tiers-mondistes sont les agents de la multipolarité capitaliste. Ils accompagnent la transition d'un impérialisme dominant vers une pluralité d'impérialismes rivaux. Ils appellent cela «émancipation». C'est du réalignement de chaînes de domination capitalistes. Pour les idéologues tiers-mondistes, la guerre en Ukraine, en Palestine, en Iran, à Taïwan, en Afrique, c'est l'Occident contre le reste. Ce n'est pas le capital mondial en crise qui provoque les guerres de repartage de la planète. Ces idéologues tiers-mondistes, par une simplification de la grammaire de la dialectique, s'ingénient à décrire ces guerres au moyen d'une rhétorique anti-impérialiste falsifiée. Lénine et Rosa Luxemburg ont tranché depuis un siècle : tous les Etats capitalistes sont impérialistes. Hier la Russie tsariste, aujourd'hui la Russie poutinienne. Hier la France coloniale, aujourd'hui l'Union européenne néolibérale. Les formes changent, la logique demeure. Toute guerre impérialiste est une guerre pour les profits. Pas pour les peuples. Or, là où Lénine appelait à transformer la guerre impérialiste en guerre de classe, les tiers-mondistes appellent toujours à choisir un camp bourgeois. C'est l'exact inverse du marxisme. La multipolarité n'est pas l'émancipation. C'est plusieurs brigands au lieu d'un seul. Un empire américain affaibli, un empire chinois ascendant, un empire russe en décomposition : ce sont toujours des empires. Toujours du capital. Toujours du sang ouvrier. Les médias occidentaux mentent au nom de la «démocratie». Les médias russes mentent au nom de la « souveraineté ». Les médias chinois mentent au nom du « développement ». Tous disent la même chose : les travailleurs doivent mourir pour les profits de leurs exploiteurs. Nous refusons cette logique. Le prolétariat mondial n'a pas de patrie. Il a des chaînes. Ceux qui parlent de «camps» veulent nous enrôler. Nous parlons de classes. Et la seule guerre juste est celle que mènent les exploités contre ceux qui vivent de leur travail. Les idéologues tiers-mondistes cultivent le campisme, cette idéologie nécropolitique. En effet le campisme est une idéologie de naturalisation et de banalisation de la mise à mort industrielle. Par aveuglement idéologique ou complicité morale, les idéologues tiers-mondistes refusent de voir — ou feignent d'ignorer — que nous ne vivons plus simplement une phase de rivalités géopolitiques, mais une séquence nécropolitique du capitalisme mondial. La nécropolitique, ce n'est pas une dérive morale. C'est une logique structurelle. Quand le capital entre en crise de valorisation, quand les marchés sont saturés, quand la rentabilité s'effondre, l'Etat cesse d'être un simple gestionnaire : il devient administrateur de la mort. Il trie les vies utiles et les vies jetables. Il décide qui doit vivre, qui peut mourir, et surtout qui doit mourir pour que le capital survive. Dans ce cadre, la guerre n'est pas un accident. Elle est une fonction économique structurelle. Les idéologues tiers-mondistes parlent de souveraineté, de blocs, de résistances nationales. Ils refusent de nommer l'essentiel : l'Etat moderne est un appareil nécropolitique au service du capital. Qu'il soit libéral, autoritaire, théocratique ou « socialiste de marché », l'Etat est aujourd'hui l'instrument central de la mise à mort politique des populations excédentaires : prolétaires sacrifiés sur les fronts, peuples transformés en variables stratégiques, corps convertis en chiffres de pertes «acceptables». Le campisme est précisément l'idéologie qui naturalise cette mise à mort. En soutenant un Etat contre un autre, les tiers-mondistes légitiment le droit de leur camp à tuer. Ils ne combattent pas la nécropolitique : ils la redistribuent. Ils acceptent que la mort soit nécessaire, à condition qu'elle ne soit pas administrée par l'Occident. Ils dénoncent la nécropolitique occidentale, mais sanctifient la nécropolitique russe, chinoise, iranienne, dès lors qu'elle se pare du vocabulaire de la souveraineté ou de l'anti-OTAN. Or il n'existe pas de nécropolitique progressiste. Quand la Russie envoie des prolétaires mourir en Ukraine, ce n'est pas une résistance : c'est une gestion nécropolitique de sa crise impériale. Quand la Chine exploite, surveille, discipline et jette des millions de travailleurs, ce n'est pas une alternative : c'est une nécropolitique productive. Quand l'Iran écrase les femmes, les ouvriers, les minorités insurgés, ce n'est pas de l'anti-impérialisme : c'est une nécropolitique théocratique. Quand l'Occident et le sionisme bombardent, sanctionnent, affament, militarisent, c'est une nécropolitique libérale. Les formes diffèrent. La fonction est identique. La guerre contemporaine est l'espace privilégié de cette nécropolitique globale. Elle permet d'écouler la production d'armes, de discipliner les populations, de détruire des forces productives excédentaires, de redessiner les routes du capital. Les idéologues tiers-mondistes refusent d'articuler Etat – capital – mort. Ils préfèrent moraliser la guerre, la transformer en combat du Bien contre le Mal. Ce faisant, ils effacent le fait central : ce sont les classes dominantes qui décident de la mort des classes dominées. Dans leur récit, mourir pour Moscou, Pékin ou Téhéran devient soudain acceptable. Mourir pour Washington est un crime ; mourir pour un impérialisme rival devient un acte historique, voire héroïque. C'est cela la fonction du campisme accomplie par les idéologues tiers-mondistes : rendre la mort socialement acceptable, à condition qu'elle serve le «bon camp» : russe, chinois, iranien, vénézuélien. Là où le marxisme dévoile la guerre comme une industrie de mort capitaliste mondialisée, le campisme la maquille en lutte de libération. Là où la critique radicale attaque l'Etat comme machine à tuer, les tiers-mondistes le sacralisent comme rempart contre un ennemi extérieur, curieusement toujours paré aux couleurs occidentales ou israéliennes. En Occident comme dans le Sud global, l'ennemi n'est pas à l'extérieur. Il est dans chaque Etat. Dans chaque budget militaire. Dans chaque loi d'exception. Dans chaque appel au sacrifice national. La nécropolitique n'est pas occidentale ou orientale. Elle est capitaliste et opère dans tous les pays. Et tant que les idéologues tiers-mondistes refuseront de rompre avec l'Etat capitaliste, ils resteront des idéologues de la mort organisée. Ils demandent aux peuples de choisir qui a le droit de tuer. Les marxistes posent une autre question : pourquoi acceptons-nous que quelqu'un ait ce droit ? La seule rupture nécropolitique réelle, ce n'est pas la multipolarité prônée par les idéologues tiers-mondistes. C'est la destruction du lien organique entre Etat, capital et guerre. Autrement dit, non pas changer de camp, mais abolir les camps. Non pas humaniser la guerre, mais détruire l'ordre social qui en a besoin pour survivre : le capitalisme mondial.