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«Le Printemps arabe, une manipulation ?»
Publié dans El Watan le 11 - 10 - 2012


Paris.
De notre correspondante
L'auteur de Le Printemps arabe, une manipulation ? – docteur en sciences politiques, professeur à Sciences-po à Paris et consultant international des médias sur les pays arabes explique, à la faveur d'une conférence, mardi, au Centre d'accueil de la presse étrangère (CAPE) de Paris, qu'à l'origine de ce livre (sortie en librairie le 18 octobre 2012), il y a «une double colère contre la lecture romantique des premiers événements désormais regroupés sous le générique ‘Printemps arabe' et contre les complaisances occidentales à l'égard de ces dictatures soudainement honnies et à l'égard des Frères musulmans qui sont certes élus démocratiquement mais qui conservent l'implantation doctrinale de la charia (à plus ou moins long terme) comme axe central de leur politique sociétale. Ce danger, peu perçu au début à cause de l'instrumentalisation du Qatar, VRP de la compatibilité entre l'islam et la démocratie, s'esquisse en Libye, Egypte, Syrie et Tunisie».
Naoufel Brahimi El Milli explique qu'il a observé ce Printemps arabe en le mettant dans une perspective historique, en identifiant les principaux acteurs qui «ne sont pas toujours visibles» et en analysant les enjeux liés à ces bouleversements. En choisissant de suivre la «principale caisse de résonance médiatique» – Al Jazeera – des bouleversements qui se sont produits dans les pays arabes suscités. Et par le biais d'un travail de terrain en Tunisie, au sultanat d'Oman, en Egypte, en Libye et aux Emirats arabes unis.
Selon Naoufel Brahimi El Mili, «parler de printemps peut devenir un sérieux contresens tant certains pays arabes entrent dans un grand hiver, où la rupture se conjuguerait paradoxalement avec le maintien du vieux système teinté de cet islamisme étiqueté modéré». Il considère que «ces révoltes arabes sont le résultat attendu du respect d'un agenda visant un 'reshuffling' politique des pays arabes». Et il avance qu'Al Jazeera, par exemple, «a su générer un mythe fondateur» de la démocratie en Tunisie à partir du récit de l'immolation de Mohamed Bouazizi, aboutissant ainsi à «un véritable storytelling de l'ensemble des révolutions arabes». «Les protagonistes de ces dernières, restés dans l'ombre, sont en réalité américains – qui voient dans ces événements l'occasion d'actualiser le projet néo-conservateur du Grand Moyen-Orient – qataris ou saoudiens dont les enjeux, gaziers notamment, priment bien sûr sur l'instauration d'un régime démocratique.»
Et l'auteur de conclure que «le Monde arabe ne vit pas une 'movida' comme en Espagne où la mort du général Franco, le 20novembre 1975, a fait basculer le pays dans le camp des démocraties, après des décennies de chape de plomb. Poudrière en Syrie, chaos en Afrique subsaharienne, écrans noirs en Egypte et en Libye… autant d'incertitudes qui tendent à réduire à néant l'espoir d'une transformation démocratique rapide dans le Monde arabe. La zone de turbulences que traverse cette région semble s'installer dans la durée».
Qu'en est-il de l'Algérie ?
L'auteur ouvre le chapitre huit intitulé «L'Algérie entre en résistance», par ce rappel : «En 1998, l'Algérie est encore plongée dans la tourmente d'une guerre civile qui ne dira jamais son nom. Liamine Zeroual, alors président de la République, découvre sur Al Jazeera, jeune chaîne créée à peine trois ans auparavant, un reportage diffusant des combats supposés dans une région reculée de l'Algérie. En fait, les images avaient été tournées au Liban, les Qataris avaient reconstitué fictivement les affrontements entre les islamistes et l'armée, qui avaient certes lieu à l'époque, mais loin de toute caméra.
La décennie noire algérienne est un des rares conflits de ces dernières années qui n'aient quasiment pas donné lieu à des images. A l'évidence, l'intention des autorités de Doha est hostile. Le chef de l'Etat algérien décide de fermer le bureau d'Al Jazeera à Alger. Entre l'Algérie et le Qatar, les relations n'ont jamais été au beau fixe. Elles sont aujourd'hui, avec le Printemps arabe, juste exécrables.» L'auteur rappelle qu'Al Jazeera avait relayé la campagne du «qui tue qui ?».
Et d'écrire que lorsque surviennent, début 2011, les émeutes d'Alger en raison de l'augmentation des taxes douanières sur les produits de première nécessité, cette question : le Printemps arabe va-t-il gagner l'Algérie ? «Les services de sécurité algériens apprennent qu'Al Jazeera a mis un dispositif dans la ville marocaine d'Oujda pour reconstituer d'hypothétiques scènes de révoltes : installation de caméras, organisation de studios, recrutement de figurants. Le but est de diffuser ces images, au moment voulu, comme si elles avaient été filmées en Algérie pour favoriser les désordres attendus par le Qatar… De nouveau, Al Jazeera ne recule pas devant la confection de reportages hostiles. Mais en vain ! Alger ne brûla pas. L'Algérie n'est pas néanmoins une cible facile.
L'immobilisme, l'opacité et la confusion du régime sont aussi… ses meilleurs atouts. Et la détermination de l'oligarchie algérienne à conserver le pouvoir n'est plus à démontrer, après ces années de lutte contre le terrorisme et les salafistes, où tous les coups étaient permis de part et d'autre.» «Les crises libyenne et syrienne ne vont certainement pas apaiser les relations entre Alger et Doha»…L'Algérie est intransigeante contre toute ingérence étrangère dans ce qu'elle considère comme son périmètre géostratégique : la Tunisie et la Libye à l'est, le Sahel au sud, le Sahara occidental et la Mauritanie à l'ouest.
La diplomatie algérienne a toujours voulu préserver ce Grand Maghreb, où elle serait incontournable, des interférences occidentales. Cette position radicale ne date pas du Printemps arabe…. Les troubles en Libye révèlent les enjeux politiques algériens…Pourtant, la diplomatie algérienne aurait pu briller sur ce dossier (libyen, ndlr) et même éclipser légèrement l'impérialisme qatari. Ahmed Ouyahia (alors Premier ministre, ndlr) et ancien diplomate, a une grande expérience dans la gestion des épineux problèmes africains…
Il semble que le président algérien ait préféré que son Premier ministre consacre toute son énergie exclusivement aux questions intérieures. Ce qu'il fallait pour Bouteflika, c'est que surtout Ahmed Ouyahia ne brille pas sur la scène internationale. Et tant pis pour l'image de l'Algérie…
«Les bouleversements régionaux qui ont caractérisé le Printemps arabe importent moins parfois à Alger que les perspectives de la succession du président actuel. En effet, les tensions internes et les différentes luttes de clans sont attisées par la perspective de l'après-Bouteflika… En retrait sur les dossiers internationaux, le pouvoir tente d'allumer des contre-feux juridiques pour éviter la contagion du Printemps arabe (révision de la Constitution, de la loi électorale et de la loi sur les partis, ndlr)…En Algérie, rien ne pourra arrêter l'immobilisme.»


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