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Témoignage de témoignages (*)
Publié dans El Watan le 07 - 07 - 2005

Assurément, ce témoignage qui vient de paraître est unique en son genre d'autant qu'il a trait à une expérience rarissime , voire unique quant à son contexte historique, d'une part, et à la signification profonde sur les différentes plans, d'autre part.
En effet, le vécu de cette fraternité chrétienne demeure et demeurera l'expression vivante d'une parfaite cohabitation en dépit d'un contexte historique antagoniste. Précisément, d'un vécu poursuivi en milieu exclusivement rural directement au cœur du Djebel Bissa (îlot littoral accolé à Ténès) et intimement lié à la quotidienneté de la population d'accueil et d'adoption. En fait, d'une double cohabitation, compte tenu du cadre d'implantation, soit au sein même d'une zone sous influence directe de l'ALN-FLN. Dans de telles conditions, dès le déclenchement de la lutte armée, la moindre opération menée par les forces de répression a mis en cause d'une façon ou d'une autre cette double cohabitation. Bien plus, même en dehors de toute opération militaire, la fraternité est demeurée suspecte comme le montrent les déplacements des frères en allant s'approvisionner en denrées alimentaires de base : « Au village, nous prenions chez les commerçants européens l'alimentation de la liste officielle, contrôlée par le capitaine, l'alimentation des frères ; chez les commerçants algériens pro-FLN - ils l'étaient pratiquement tous - toute la longue liste des achats pour les civils du douar (...) Et nous repartions inquiets tant que nous étions en zone française, mais très détendus, une fois franchi le no man's land qui nous mettait en zone quasi interdite, sous contrôle de l'ALN. » Et de poursuivre, en fin d'une journée laborieuse, « le soir chacun venait chercher ce qu'il avait commandé ; le tabac remis très discrètement, au cas où passerait un membre de l'ALN, dépourvu d'un peu d'humour ! Au début, chacun arrivait à la fraternité aussitôt que le retour du frère était signalé comme étant proche. Puis après quelques incidents - l'avion de reconnaissance, le ‘‘mouchard'', ayant repéré un attroupement à la fraternité - notre commissaire politique (Si Hamdane) demanda que chacun vienne chercher ses affaires une fois la nuit tombée » (p. 51-52). Quant aux rapports avec l'ALN-FLN, on les perçoit dès l'allusion faite à la suite de l'intervention du commissaire politique prénommé, le survivant capitaine Si Hamdane auquel la publication est dédiée. En fait, ces rapports nécessitent de longs développements pour appréhender le bien-fondé de la cause algérienne à travers cette expérience très localisée. En témoigne le bref récit relatif à la première rencontre qui a eu lieu à la fraternité, dimanche 13 janvier 1957, entre le frère Saïd (Louis Kergoat) et le très jeune officier Si Abderrezak durant deux heures. « Une conversation profondément fraternelle » Une discussion faite en arabe alors que Saïd avait émis le souhait de parler avec un officier parlant en français. Avec un beau sourire, si Abderrezak de s'exprimer en « un français très élégant » de surcroît demandant à Saïd d'user de la même langue. Or, même si, au terme de la discussion, la demande de médicaments n'a pas été obtenue, le jeune ténésien Si Abderrezak s'est retiré en précisant : « Faites tout ce qui vous est fraternellement possible. » (p. 71) Incontestablement, c'est l'illustration éclatante de cette communion de pensée et d'action, la raison d'être de la fraternité au sein de ce massif anonyme. Assurément, la finalité de la fraternité, voire sa raison d'être, du reste formulée dès le début du récit par Saïd lui-même : « Aimez-vous les uns les autres. » Plus que jamais, un précepte qui a été parfaitement concrétisé à travers l'observation suivante formulée à la page 177, note infra 61, alors que l'armée d'occupation a fouillé la fraternité ainsi que l'écurie attenante : « Jamais l'ALN ne se serait permis de fouiller (ainsi) la fraternité et de briser les portes. » Avec l'intensification des opérations militaires, la double cohabitation n'a pu survivre et la fraternité a été évacuée à la suite de la recommandation express émanant de l'ALN au début du mois d'août 1958 : « L'officier de l'ALN, chargé de veiller à l'exécution, a compris ce que les frères représentaient pour la population, et il s'est montré délicat, consolant les gens en leur disant que les frères reviendraient un jour, etc. » Or, l'identification de l'autorité ayant notifié cette décision a exigé de Saïd des années de recherches. En fait, des décennies ! C'est bien Si M'hamed Bougeura, le valeureux chef de la Wilaya IV, qui l'a prise en toute connaissance de cause. Une fois de plus, le témoignage éclatant de cette parfaite symbiose. En tout état de cause, le retrait était provisoire. Bien qu'éloignés du Djebel Bissa et de ses populations, les frères les ont intériorisés continuellement en continuant à croire fermement à un retour proche. Saïd a même tenté une « montée » clandestine à partir de Beni Haoua où il « étouffait »... En définitive, ce n'est qu'à l'approche du cessez-le-feu que le retour a pu se concrétiser, abstraction faite de certaines difficultés. Un retour béni pour les uns et les autres. Crucial pour la concrétisation de l'un des objectifs majeurs de la révolution algérienne, l'objectif tant attendu dans cette montagne autarcique : l'ouverture de la première école. « La djemaâ du douar, les familles de Larmouna Al Gabli et de Boukraba, spécialement les anciens moudjahidine, rares survivants de l'ALN, ont aussitôt demandé aux frères de faire l'école à leurs enfants. Il n'y a jamais eu d'école primaire au Bissa pendant la présence française. » (p. 227) Une école pas comme les autres. Saïd tient à le préciser : « Ce qui facilita le démarrage de cette école en janvier 1963, c'est aussi le fait que, pendant la guerre d'indépendance, le Bissa, zone administrée par l'ALN, avait déjà eu une école. Une équipe remarquable de responsables ALN avait commencé à construire l'avenir : début de réforme agraire, cours aux djounoud illettrés et école obligatoire pour les enfants. Si un enfant était surpris à garder le troupeau familial, ses parents seraient pénalisés. » Et d'ajouter : « Telle était l'œuvre du colonel Si M'hamed, et plus précisément du capitaine Si Hamdane qui, lui, était chargé de suivre la bonne marche de l'école. » (p.234). De cette « école » qui a compté nombre de surdoué(e)s, il convient de se fixer sur le cas de cette fillette de petite taille et âgée de dix ans, mais encore très affectée par ce qu'elle a enduré précédemment durant la période périlleuse des grandes opérations militaires (1958)... La voici surprise par le maître : « Bakhta, est-ce que tu suis ce que j'explique ? »
« Mais oui, je te suis, mais j'explique à Fatma ce qu'elle ne comprend pas dans le problème. » (p.234). En fait, tout en suivant l'explication du maître, Bakhta prête attention à sa voisine et l'assiste tandis que ses doigts... ne sont pas demeurés pour autant immobiles ; Bakhta continuant à tricoter. Point de surprise si Bakhta est devenue médecin ! En définitive, avec le recul suffisant dans le temps, ce récit garde tous sa fraîcheur. Assurément, toute l'authenticité d'un vécu exprimant à merveille l'universalisme prôné par les Envoyés du Ciel. Nous ne saurions recommander la lecture attentive d'un tel témoignage. Un témoignage nous réconciliant pleinement avec un chapitre glorieux de notre histoire contemporaine. Avec nous-mêmes en premier lieu. Avec nos semblables d'où qu'ils soient !
En guise de conclusion, on doit redire le quatrain suivant extrait d'un poème intitulé Ils étaient les meilleurs, clamé un jour de 1957 par Si Lakhdar Bouchemaâ : « Ceux qui ont su mourir Pour une juste cause Ceux qui ont su partir Pour que les fleurs éclosent, Ils étaient les meilleurs. » (p. 72)
(*) Par Louis Saïd Kergoat : Frères contemplatifs en zone de combats, Algérie 1954-1962 (Wilaya IV), éd. l'Harmattan, mars 2005, 272


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