Il ne dit rien mais fait des gestes. Il est silencieux mais donne des ordres à l'aide de son bras et, s'il ne parle pas, l'homme sait de quoi il parle. Car ayant souffert des hommes, il considère que l'être humain n'existe pas et que seul le mouton représente l'avenir de l'humanité. Parce que le mouton, contrairement à l'homme, ne conteste pas le sens de la chaîne alimentaire ; parce que le troupeau, à l'inverse d'une société humaine, avance tête baissée dans le sens choisi pour lui par le carnivore. L'homme qui parlait aux moutons ne parle pas en réalité, mais dirige un troupeau avec lequel il communique par le mépris, qu'il engraisse à coups de subventions pendant qu'il rétribue des armées de commissionnaires, intermédiaires et maquignons placés intelligemment sur le chemin de l'abattoir. Quand il y a beaucoup d'herbe, l'homme en distribue un peu et en met de côté pour sa famille. Quand il n'y a plus d'herbe, il met aux moutons des lunettes vertes. L'homme qui parlait aux moutons est profondément solitaire, tout juste accompagné d'un chien aux dents jaunes qui n'a pas de nom et, quand il faut se faire obéir, il utilise une canne qu'il appelle affectueusement Hamel et un bâton très dur qu'il nomme avec beaucoup de tendresse Gaïd. De temps en temps, quand un invité se présente, il choisit un des moutons pour le faire rôtir ; quand il fait trop froid, il prend la laine d'un des moutons pour se protéger du vent de l'histoire. Un jour d'hiver où il neigeait et que les moutons étaient serrés, l'un d'eux a demandé : pourquoi on marche ? Entre deux bouchées de gazon, un autre lui a répondu : parce qu'on est des moutons et pas des poissons. Le mouton n'a pas compris, mais le jour où il fut choisi pour être le dîner en l'honneur d'un caïd local, il se rappela, avant de finir en côtelettes, cette phrase d'un vétérinaire de la région : seuls les poissons morts vont dans le sens du courant.