Une main épaisse qui esquisse un geste délicat. Des tatouages qui parlent d'enfance. Un regard entre mélancolie et séduction : l'homme arabe n'est pas toujours le macho qu'on croit. Avec son projet Mectoub, la photographe Scarlett Coten a capturé dans ses clichés une sensualité à fleur de peau. - Comment en arrive-t-on, quand on est Française, à photographier un homme dans une usine désaffectée d'un pays arabe en escarpins, ou en rangers au milieu de ses jouets ? Les pays arabes sont au cœur de ma pratique photographique, qui explore les thèmes de l'identité et de l'intimité, depuis les années 2000. En 2012, un an après les révoltes arabes, j'ai décidé de photographier les hommes. De ce mouvement, qui revendiquait davantage de libertés individuelles, une volonté de voir changer les relations homme-femme, qu'en était-il vraiment ? Quelle réalité derrière les clichés –machos, terroristes, etc.– aujourd'hui, chez cette jeune génération ? Les hommes ne subissent-ils pas également les contraintes de ces sociétés patriarcales ? Par ailleurs, inviter des hommes à poser devant un objectif féminin, c'est inverser les codes de représentation habituels par un retournement des genres. Face à ma caméra, ils ont révélé leur part de féminité. - Une démarche féministe en sorte… Oui, c'est une forme de prise de pouvoir. C'est un acte photographique par lequel j'affirme que la caméra a un genre, que mon regard a un genre et n'est pas celui d'un homme. Ce sont des portraits d'hommes faits par une femme, qui engage ces hommes à s'abandonner et à accepter que cela leur échappe alors qu'ils en connaissent l'ambiguïté. Il y a toujours une ambivalence, une lutte entre abandon et résistance. Ce faisant, j'invite le spectateur à reconsidérer la suprématie du regard masculin dans l'histoire de l'art. - Ils ont accepté de se laisser photographier en cédant une part de leur intimité, c'est assez surprenant… Entre la rencontre et le moment de la prise de vues, un véritable lien amical s'est tissé avec chacun d'entre eux. Mon statut d'étrangère m'a permis d'être la confidente de passage, celle à qui ils peuvent raconter leur vie. A leur manière, ils m'ont tous fascinée, leur histoire m'a touchée. Ils savent qu'ils montrent leur image au monde, qu'il est possible de dire pour eux ce qu'ils sont, et que, si on ne les reconnaît pas dans leur propre pays, ailleurs, ils peuvent trouver une forme de considération. Ils sont ouverts sur le monde. Je crois que la mondialisation est étroitement liée à l'émergence d'une nouvelle forme de masculinité, dans les pays arabes comme partout dans le monde. - De votre passage en Algérie, qu'avez-vous gardé ? J'ai trouvé une jeunesse combative, très engagée, pour les libertés individuelles, l'environnement, etc. A l'instar des autres pays arabes, ces jeunes hommes sont en rupture avec les traditions patriarcales. Ils ne sont qu'une minorité ? Peut-être, mais ils existent et on ne pourra pas revenir en arrière. On ne peut rien faire contre les mentalités qui évoluent. Et même dans les pays où il n'y a pas eu de révolution, les hommes aspirent aussi à plus de liberté. A être eux-mêmes.