Etrange tulipe blanche surgie du sol, le minaret est enfoncé tout là-haut dans le ciel. La tour se perd en bas dans l'enchevêtrement du village et, sur la petite place, la foule se serre à l'ombre des murs. Le futur mari est tellement à l'étroit dans son costume noir qu'il a peine à respirer. L'air est si chaud qu'il semble épais et pesant. La future épousée, sous le voile et son énorme chevelure brune, a le front humide. S'il n'était aussi mal à l'aise, intimidé et gauche, Khemar, le fiancé, verrait bien que la jolie Jasmina veut lui parler. Les yeux noirs de la jeune femme l'observent à la dérobée, attendant un moment qui ne vient pas, car la foule les presse : salutations des uns, joyeuses plaisanteries des autres. Soudain le père de la mariée, barbiche blanche et autoritaire, avance jusqu'au milieu de la place pour se planter en plein soleil : «Allons, venez, venez ici ! On va faire la photo. Allons, venez !» Tandis que les invités quittent l'ombre du mur, dans le désordre et l'inattention générale, Jasmina retient fermement Khemar : «Khemar, j'ai quelque chose à te dire.» Le jeune homme est évidemment surpris par le ton de la jeune femme. «Maintenant ? On va faire la photo. — Oui, justement, avant la photo ! — Je t'écoute. — Mon père ne t'a rien dit ? — Euh, oui... Non, enfin cela dépend. C'est à quel sujet ?» Jasmina paraît tellement décontenancée que le jeune homme la croit près de se trouver mal. Subitement, il comprend que dans ce mariage, arrangé à la hâte par le père de la jeune femme revenue exprès d'Allemagne il y a trois jours pour la cérémonie, quelque chose n'a pas été dit : ni par son père, ni par elle. «Qu'est-ce qu'il y a, Jasmina ? Parle... — C'est à propos de l'Allemagne. — Quoi, l'Allemagne ? — J'ai connu un homme, là-bas. J'ai eu un enfant. C'est un garçon et il a cinq ans.» Jasmina n'ose pas regarder Khemar en face. Elle sent simplement que la main qui la soutenait vient de l'abandonner. «Allons, vous venez, les amoureux ?» Poussés par la famille, les deux fiancés au milieu de la place clignent des yeux sous le soleil aveuglant. Pour un musulman turc, dans ce village ; en 1973, épouser une femme qui n'est pas vierge est quelque chose d'impensable. Surtout une femme mère d'un enfant de cinq ans. «Il est encore temps, murmure la jeune femme. — Allons, souriez... Mais souriez, voyons !» ordonne le photographe avant de disparaître sous son voile noir. Khemar a le sourire glacé : «Pourquoi ne m'as-tu rien dit ? — Je pensais que mon père t'en avait parlé. — Et ce garçon, où il est ? — En Allemagne, il m'attend.» Il faudrait au jeune homme une force de caractère qu'il n'a pas pour gifler Jasmina, tirer la barbiche autoritaire de son père et planter là la cérémonie. Alors, Khemar cherche consciemment à justifier sa lâcheté. Dans huit jours, ils repartent en Allemagne, ils vivront parmi d'autres gens. Bien que n'ayant jamais quitté son village, il sait que les Européens n'ont ni les mêmes coutumes ni les mêmes interdits. Sans doute pourra-t-il, là-bas, s'accommoder de cette honte. Il ne dit donc rien et ne fait rien. C'est un fantôme qui se laisse photographier, le sourire crispé. C'est le fantôme de Khemar que le village va côtoyer pendant les fêtes qui durent trois jours. (A suivre...)