Interrogation n Il est vrai que le théâtre est un lieu de représentation, mais sert-il à penser un projet de société ? C'est autour de cette thématique que s'est articulé le colloque de trois jours qui s'est clôturé mercredi au théatre de verdure d?Alger. Ancré dans la cité, le théâtre, qui entretient une certaine relation avec le public, relation d?intelligence puisque ce dernier s?y reconnaît, sert-il à construire une société et, par conséquent, une citoyenneté ? L?on s?interroge en effet aujourd?hui sur la place du théâtre algérien dans la cité et son rôle dans l?initiation du public aux valeurs de la citoyenneté. Ahmed Cheniki, maître de conférence à l?université de Annaba et journaliste, dira que «le théâtre est une instance populaire» puisqu?il est «le dévoilement du vécu social et des réalités politiques», c?est-à-dire des rapports qu?entretient la société avec la classe dirigeante, rapports souvent tendus et antagoniques, et par laquelle il s?attache à initier le public à se prendre en charge et à penser un projet de société qui lui est adapté et non pas imposé, et, de ce fait, il souligne que «la scène ? ou le théâtre ? combat à éveiller le sentiment de citoyenneté.» Ainsi, le théâtre ? ancré dans la ville et entretenant une relation avec le citadin ? transforme le public en acteur et en citoyen. Acteur, parce qu?il l?invite à se prêter au jeu des comédiens en réfléchissant sur sa condition en rapport avec la société et avec le politique ; et citoyen, parce qu?il devient conscient de sa place et de ses droits dans la cité. Mohamed Lakhdar Maougal, universitaire, dira, quant à lui, que pour que le peuple se hisse à la citoyenneté, il devrait y avoir une complicité entre la masse et la classe dirigeante, un lien significatif les unissant fortement et régissant mutuellement leur comportement, d?où la notion de nation. Mais quand cette correspondance se rompt, quand le divorce est prononcé, la nation disparaît. Car la citoyenneté ? qui revêt le sens de nation ? n?est que la résultante de cette relation intime et ô combien contradictoire et paradoxalement complémentaire entre le peuple et le politique. Ainsi, le théâtre algérien qui, tout au long de son exercice s?est penché sur la question de la citoyenneté, continue à s?interroger, aujourd?hui, sur cette même recherche. Cela revient-il à dire que notre théâtre n?est pas encore constitué parce que notre nation est encore en formation ? Makhlouf Boukrouh, docteur en journalisme, ancien directeur général du Théâtre national d?Alger et auteur de plusieurs ouvrages sur l?histoire du théâtre et la culture, explique que l?espace théâtral, espace de représentation de la société et de son rapport avec la sphère politique, peut investir dans la construction de la citoyenneté, puisque, ce lieu fait de symboles et d'images, constitue l?un des principaux éléments de la société, voire l?un de ses fondements, d?où le lien étroit entre le théâtre et le public. l Selon Ziani Cherif Ayad, dramaturge, le théâtre algérien est ancré dans la cité et a contribué à l?enseignement de la citoyenneté puisque «le public se reconnaissait à travers des pièces». Il cite, à ce propos, quelques ?uvres, à l'instar des Concierges avec le défunt Rouiched ou encore L'Adjwad du regretté Alloula. Ainsi, le théâtre algérien a longtemps contribué à l?initiation du public à la citoyenneté, puisqu?il mettait en scène l?histoire des petites gens. Il rapportait les réalités publiques, celles de la rue et de la vie sociale. C?est donc la ville ? avec son quotidien et ses personnages simples ? qui était dite. La citoyenneté peut trouver un fort ancrage dans la mentalité de l?individu si celui-ci entretenait un lien réel avec le théâtre. Car l?on assiste, aujourd?hui, à une rupture entre le théâtre et le public. Cela fait que la notion de citoyenneté devient théorique, voire un discours utopique. Car le théâtre n?a plus de public, parce qu?il n?y a plus de relève ; et s?il n?y a plus de successeurs, c?est parce qu?il n?y a pas eu une politique entreprise par les instances concernées consistant à former une génération nouvelle de public. Fouzia Akka, titulaire d?un magistère en communication et chargée de cours à l?Institut de journalisme, dira que la formation du public se fait à l?école, qu?il est du devoir de l?institution scolaire d?initier les élèves à l?exercice théâtral et, de ce fait, le public est formé et la citoyenneté est assurée. Faire participer les élèves dans un environnement interactif à l?exercice théâtral vise ainsi à leur faciliter de développer leur esprit critique et leur mode d?expression. Cela revient à dire une manière autonome de penser un projet théâtral, donc un projet de société.