Avril, ce n'est pas seulement le mois de la vie printanière. C'est aussi celui de la camarde qui a ravi au cinéma, au théâtre et aux siens, Sid-Ali Kouiret. Et Sid-Ali, Gavroche de la Casbah, c'est au départ la rue Randon, dans le cœur haussmannien de la Casbah. La rue de la Mosquée des Juifs comme l'appellent les Algérois. Le titre même de la chronique est déjà en soi la madeleine de Proust. Normal, l'évocation du nom de Kouiret et de la rue qui l'a vu naître au théâtre, incite à partir à la recherche du temps perdu. Pas du Côté de chez Swann, mais du côté de la rue de la «Mosquée des Juifs». A la rue Randon, aujourd'hui, Amar Ali, le fameux Ali La Pointe de la Bataille d'Alger, mythifié par le film de l'italien Gillo Pontecorvo. Cette veine urbaine fut jadis une artère culturelle. Rue de cultures, au pluriel s'entend. Naturellement, ne jamais oublier que sa création fut au départ une violence caractérisée contre le patrimoine architectural de l'humanité qu'est la Citadelle d'Alger. Cette trouée haussmannienne a partagé la Casbah en deux pour constituer une frontière jadis européenne entre la partie basse et la moitié haute. La rue Randon s'ouvre à partir du marché de La Lyre et débouche sur la place Djamaâ Essafir, célèbre sous le nom de Djamaâ Lihoud, la «Mosquée des Juifs». L'édifice est appelé ainsi pour désigner la synagogue construite en 1850. Les Algérois, qui vivaient dans un quartier de cultures parallèles, parfois métissées, n'avaient pas tort de voir la synagogue telle une mosquée. A la Place du Grand rabbin Bloch, baptisée aussi au nom du comte Randon, maréchal implacable de la colonisation, la synagogue, devenue mosquée, en a, à sa naissance même, toutes les structures : dôme, parvis, porte à colonnes. Face à ce temple de la foi hébraïque où l'on célébrait le Hodu Lachem Ki Tov, qui permettait de louer l'Eternel en sa bonté : le marché Randon. Son nom a été fort heureusement évincé par celui d'Ali la Pointe. Réparation historique, restauration culturelle. Sur la même place, cultures maraîchères, fruits de la culture humaine et de l'œcuménisme religieux. Et à partir de là, la rue Marengo. Continuation urbaine du nom d'une autre figure de fer et d'acier de la colonisation, le colonel Marengo. Un inspecteur général des Milices qui eut toutefois le bon goût de transformer un ancien cimetière en luxuriant jardin de même nom. Mini jardin d'Essai au bout d'une longue artère composée de deux rues et d'une place. Juste en face où réside le rossignol éternel du chaabi, Amar Ezzahi. Jadis, le quartier était Juif par excellence. Ce n'était pas pour autant un ghetto ethnique et confessionnel. A la mosquée des Juifs, nom générique de tout un quartier d'architecture mixte, ce fut surtout la culture et l'Histoire. Tenez, pour bien commencer, c'est là, dans une échoppe de soie, de satin, de taffetas et de tussor, qu'un Mozabite, poète de très grande étoffe, écrivit Qassaman, l'hymne de la Libération. Si cet Omar El Khayyâm algérien n'y a pas fait fortune, un autre Algérien eut, lui, la bonne fortune d'y croiser des Juifs fortunés. Djilali Mehri, n'y est pas né, mais il a croisé un jour la famille de Prospère Amouyal, le bien prénommé roi du luxe et grand empereur des arts de la table et de la cristallerie en France. La rue Randon, c'est aussi une rue de théâtre. Dans un local où la contrefaçon chinoise expose désormais la richesse de sa gamme, Mustapha Kateb répétait ses pièces. Il y a surtout lancé la carrière de Sid-Ali Kouiret. Rue Randon, aujourd'hui rue de la fripe et du sportwear de mauvais goût et de bas de gamme, c'était le bazar des disquaires et de la BD. Ici et nulle part ailleurs, Blek le Roc, Zembla, Pif le chien, Mandrax, Tartine, Pim Pam Poum et Pipo, vivaient en harmonie avec Oum Kalsoum, Farid El Atrache, Abdelhalim Hafez, El Hadj El Anka, Cheikh El Hasnaoui, Brel, Lili Boniche, Ferrat et Ferré, Barbara et Fadila Dziriya. Et tant d'autres. Comme des Français chrétiens, des Algériens musulmans et des Israélites. Jésus, Mahomet et Moïse, place du Grand rabbin Bloch. Arrêt sur image et évocation passagère de Sid-Ali Kouiret. N. K.