Lorsque les historiens se pencheront sur notre sort, sur le sort de Bizerte , sur la guerre d'Algérie et ces négociations qui n'en sont pas, on pourra lire sans doute, sous des plumes austères, tout notre drame résumé en quelques lignes ; il ne peut en être autrement pour des rats de bibliothèques, et, après tout, ils servent à meubler des cervelles désertes, ils sont chargés de la circulation universelle des idées, dans le respect du sens unique, des stations interdites et des procès-verbaux. Au risque de passer pour un analphabète, je vous dirai quant à moi, que plus les événements me semblent passionnants, plus les livres et les journaux qu'il me faut dévorer me laisse comme un goût rance et moisi. Faites l'expérience. Lisez, accrochez- vous à la radio, jour et nuit, comme le journaliste infortuné qui se fouille les entrailles pour nourrir votre zèle et attiser vos inquiétudes ; vous arriverez sans doute aux mêmes conclusions , et vous serez tenté de crier : «Au secours ! de l'air !» Fort heureusement, il y a le peuple. Il y a la fraîche boutique où se profilent de fiers et doux visages, il y a la bonne humeur et les cris des marchands qui chantent à tue-tête leurs ennuis quotidiens, il y a ce réfugié amusant ses marmots sous l'olivier, qui le protège depuis qu'il est parti en plein bombardement, un enfant à chaque main, suivi par sa vieille mère et sa femme malade. Ils ont passé deux nuits couchés sous d'autres arbres, toujours des oliviers, et ils ont refusé de monter dans les camions de l'armée, «pour ne pas gêner les soldats», dit l'homme. Mais sa mère d'ajouter : «Etre tués dans une auto ? Jamais. Au moins si l'heure arrive, que je meure sur la terre ferme, et que je voie les miens dans le visage de Dieu !» regrettent-ils Bizerte ? Oui, déjà intensément, les dents serrées. Lui ? Il vendait des nattes. C'est tout ce qu'ils emportèrent dans la nuit de leur départ dans le sang et les plaines : une toison d'alfa suspendue à sa tête. Et dans cette détresse, campés au bord de la route, comme s'ils se préparaient à un nouvel exode, ils vivent la vie des nomades, ils parlent avec regret de leur gourbi abandonné. «Il y faisait si frais !» dit la vieille. Et les bonnes gens de l'Ariana, qui reçoivent chaque jour de nouveaux arrivants, puisent à pleines mains dans les sacs de semoule. On sent une odeur d'huile généreuse, aux portes délabrées de chaque taudis qui s'illumine et c'est alors qu'on voit, dominant la misère, un petit poste de radio. On entend, dans les terrains vagues, fuser toutes les nouvelles du monde et l'on comprend enfin que le métier de journaliste n'est tout de même pas si ingrat. Messieurs de France-Soir, du Figaro, de Paris-Match et d'Europe 1, vous devriez venir ici comparer ce peuple à vos martyrs imaginaires qui n'ont pas eu le temps d'emporter leurs malles excessives ou leurs valises en peau de porc. Vous devriez parler avec ces femmes et ces hommes et respirer sous le même ciel, entendre les cigales de l'été africain, voir ce père moustachu qui vient d'acheter une bicyclette pour récompenser son enfant. Vous devriez parler à ce petit écolier qui apprend votre langue, une langue étrangère, la langue de ceux qui l'oppriment, ce terrible écolier qui vous écoute et qui vous juge. Or, ne vous y trompez pas. La douceur de ce peuple n'a rien de faux ni de servile. Elle est réelle. C'est une force, l'indice révélateur d'une heureuse nature. N'oubliez pas cependant, que la petite Tunisie est entrée la première dans le conflit armé. Lorsque les historiens se pencheront sur notre sort, sur le sort de Bizerte , sur la guerre d'Algérie et ces négociations qui n'en sont pas, on pourra lire sans doute, sous des plumes austères, tout notre drame résumé en quelques lignes ; il ne peut en être autrement pour des rats de bibliothèques, et, après tout, ils servent à meubler des cervelles désertes, ils sont chargés de la circulation universelle des idées, dans le respect du sens unique, des stations interdites et des procès-verbaux. Au risque de passer pour un analphabète, je vous dirai quant à moi, que plus les événements me semblent passionnants, plus les livres et les journaux qu'il me faut dévorer me laisse comme un goût rance et moisi. Faites l'expérience. Lisez, accrochez- vous à la radio, jour et nuit, comme le journaliste infortuné qui se fouille les entrailles pour nourrir votre zèle et attiser vos inquiétudes ; vous arriverez sans doute aux mêmes conclusions , et vous serez tenté de crier : «Au secours ! de l'air !» Fort heureusement, il y a le peuple. Il y a la fraîche boutique où se profilent de fiers et doux visages, il y a la bonne humeur et les cris des marchands qui chantent à tue-tête leurs ennuis quotidiens, il y a ce réfugié amusant ses marmots sous l'olivier, qui le protège depuis qu'il est parti en plein bombardement, un enfant à chaque main, suivi par sa vieille mère et sa femme malade. Ils ont passé deux nuits couchés sous d'autres arbres, toujours des oliviers, et ils ont refusé de monter dans les camions de l'armée, «pour ne pas gêner les soldats», dit l'homme. Mais sa mère d'ajouter : «Etre tués dans une auto ? Jamais. Au moins si l'heure arrive, que je meure sur la terre ferme, et que je voie les miens dans le visage de Dieu !» regrettent-ils Bizerte ? Oui, déjà intensément, les dents serrées. Lui ? Il vendait des nattes. C'est tout ce qu'ils emportèrent dans la nuit de leur départ dans le sang et les plaines : une toison d'alfa suspendue à sa tête. Et dans cette détresse, campés au bord de la route, comme s'ils se préparaient à un nouvel exode, ils vivent la vie des nomades, ils parlent avec regret de leur gourbi abandonné. «Il y faisait si frais !» dit la vieille. Et les bonnes gens de l'Ariana, qui reçoivent chaque jour de nouveaux arrivants, puisent à pleines mains dans les sacs de semoule. On sent une odeur d'huile généreuse, aux portes délabrées de chaque taudis qui s'illumine et c'est alors qu'on voit, dominant la misère, un petit poste de radio. On entend, dans les terrains vagues, fuser toutes les nouvelles du monde et l'on comprend enfin que le métier de journaliste n'est tout de même pas si ingrat. Messieurs de France-Soir, du Figaro, de Paris-Match et d'Europe 1, vous devriez venir ici comparer ce peuple à vos martyrs imaginaires qui n'ont pas eu le temps d'emporter leurs malles excessives ou leurs valises en peau de porc. Vous devriez parler avec ces femmes et ces hommes et respirer sous le même ciel, entendre les cigales de l'été africain, voir ce père moustachu qui vient d'acheter une bicyclette pour récompenser son enfant. Vous devriez parler à ce petit écolier qui apprend votre langue, une langue étrangère, la langue de ceux qui l'oppriment, ce terrible écolier qui vous écoute et qui vous juge. Or, ne vous y trompez pas. La douceur de ce peuple n'a rien de faux ni de servile. Elle est réelle. C'est une force, l'indice révélateur d'une heureuse nature. N'oubliez pas cependant, que la petite Tunisie est entrée la première dans le conflit armé.