[email protected] Des femmes et des hommes sont agglutinés autour de cageots remplis de sachets de lait. Ils se bousculent, jouent des coudes et bourrent leur sac. Il faut faire vite avant que les caisses ne désemplissent. Et comme des essaims d'abeilles, les contenants sont vidés de leur contenu, les retardataires rouspètent, fulminent et traitent leurs congénères d'affamés. «Ils n'ont pas honte, on vient à peine d'entamer le mois sacré de Ramadan, et voilà qu'ils se jettent sur tout ce qui peut s'avaler.» Un peu plus loin, un camion décharge cette denrée classée, comme par enchantement durant le mois de Ramadan, «produit de l'année». Les jeûneurs forment une foule dense, gesticulent et chacun veut être servi le premier. Le vendeur est pris d'assaut, il ne sait plus où donner de la tête. Il s'époumone et explique qu'il faut faire la chaîne. Mais les quidams excités restent sourds. La masse s'amplifie, s'énerve et arrache les sachets de l'engin. Notre préposé à la vente, en colère, descend du camion, le ferme et hurle : «Je ne sers plus si vous ne formez pas une queue. Et que chacun attende son tour.» La marée humaine, d'un coup, se calme. Et l'on se plaît à jouer au moralisateur. «C'est vrai, il a raison. Du lait, il y en aura pour tout le monde. Il n'y a aucune raison d'avoir peur.» Et comme des écoliers rabroués par leur maître, ils se mettent vite en rang et attendent gentiment d'être servis. Mais la chaîne n'en finit pas, et l'amas de sachets de lait diminue à vue d'œil, le dernier n'étant pas sûr de retourner à la maison avec le breuvage sacré, s'inquiète. Il se révolte, et trouve injuste que certains en prennent dix, alors que d'autres n'en auront pas. Il quitte le rang et va se plaindre chez le serveur : «Tu n'as qu'à rationner, donner deux sachets par personne, c'est plus équitable. De cette façon, tout le monde sera servi.» Mal lui en prit de s'être exprimé. Il sera fusillé du regard. «Tu n'avais qu'à te lever tôt, lui crie-t-on. Maintenant, retourne à ta place.» Sidéré, il renoncera à sa ration de lait et lancera à la foule déchaînée : «Et ça se dit jeûneurs. Pauvres de vous !» n