Par Sarah Haidar Neuf jeunes militaires de retour d'une mission se font lâchement assassiner par un groupe terroriste embusqué dans cette région boisée de Djbel Ellouh, à Aïn Defla. Depuis cette nuit du 17 juillet, deuxième jour de l'Aïd, le taux d'émotivité au niveau national a atteint des pics pleinement justifiés certes mais qui renseignaient aussi sur un sentiment de peur converti en discours «militarophile» exacerbé. Et tandis que le «peuple» manifestait de toutes les manières possibles sa tristesse et son soutien à l'ANP, les officiels ont été quasiment contraints de publier un communiqué sur l'attaque terroriste, juste après celui d'Aqmi revendiquant l'attentat ! Pis encore, El-Mouradia, si prompte à envoyer des messages de félicitations à la Biélorussie ou autre Papouasie à l'occasion de leurs fêtes nationales, et à décréter trois jours de deuil après la mort d'un roi saoudien, n'a même pas daigné présenter des condoléances aux familles des soldats tués. L'indécence est allée jusqu'à maintenir, tout au long de la journée, les programmes insipides des radios publiques parlant de gâteaux de l'Aïd et rendant compte d'attentats terroristes en... Irak ! Plus (trop) tard, le Premier ministre s'exprimera sur sa page Facebook tandis que la revue El-Djeïch admet tacitement, dans son édito, que le terrorisme est aussi résiduel que peut l'être un cancer métastasé. Depuis trois jours, il semble évident que la très compréhensible indignation et le besoin quasiment instinctif de consensus autour de l'armée, résument à eux seuls la fluctuation permanente de l'image de cette institution dans l'esprit populaire. Après le divorce tonitruant avec les politiques et avec la prolifération d'une espèce de patriotisme saisonnier, l'armée devient très aisément l'un des derniers refuges où l'on peut espérer encore un semblant d'intégrité, voire de sacralité. Lorsqu'elle a mené d'une main de maître l'opération de Tiguentourine en 2013, un frisson d'extase et de fierté a traversé l'Algérie : il ne s'agissait pas uniquement d'un exploit spectaculaire ni d'un bras d'honneur aux chancelleries étrangères qui n'ont pas manqué de râler devant la méthode algérienne, mais aussi d'une sensation quasiment physique de regain de virilité pour chaque Algérien, une hausse vertigineuse du taux national de testostérone ! C'est une émotion collective intermédiaire entre une qualification de l'équipe nationale à la Coupe du monde et une réponse sèche de la diplomatie algérienne aux rapports paternalistes de l'UE ! C'est un exutoire, humainement justifié mais moralement risible, qui permet une humanisation de la Nation en tant qu'attachement viscéral, que besoin vital. Mais ce phénomène est aussi symptomatique d'une certaine faillite du patriotisme en ce sens qu'il faille régulièrement une poussée d'adrénaline pour reconstituer, dans toute sa splendeur, l'Algérie perdue de vue depuis des décennies et pour donner une consistance, un corps et un visage à cet amour longtemps confiné dans le chauvinisme ou simplement tapi dans un coin poussiéreux de la conscience. A cela s'ajoute cette frustration inavouée d'être né en dehors de la chronologie héroïque qui avait véritablement fait de l'Algérie un pays où il fait aussi bon vivre que mourir, où le Sens était réellement vivant et où la Liberté, par son statut d'objectif ultime, avait inventé l'Algérie que l'on devait aimer, que l'on ne pouvait qu'aimer... Cette époque avait, de surcroît, une iconographie digne de ses actions : le sourire de Ben M'hidi, les traits prophétiques de Hassiba Ben Bouali, la majesté austère de Abane Ramdane, le style «guérillero-paysan» de Amirouche, etc. Mais depuis 1962, la pénurie d'images, de symboliques et de langage transcendant le discours, n'a été interrompue que par de lamentables scandales de corruption ou, pire, le treillis tirant sur les torses nus des 500 martyrs d'Octobre ou bien la bedaine moustachue faisant et défaisant les présidents... Ce sont donc les anonymes, ces milliers de jeunes soldats, ces corps d'élite, ces simples «ouvriers» de la Patrie qui sont appelés à la rescousse de l'imaginaire populaire et c'est ainsi que devant la victoire de Tiguentourine comme face à la tuerie de Aïn-Defla, l'émotion générale est d'abord une quête de cette Algérie que l'on doit et ne peut qu'aimer ; c'est l'espoir douloureux en une rédemption possible et c'est, finalement, la preuve la plus éclatante d'une souffrance morale à la fois provoquée et soulagée par l'Algérie : sublime quand elle est idée, hideuse quand elle se fait réalité ! S. H.