La colonisation aura été vécue différemment par les Algériens. Chacun selon sa personnalité ou selon les circonstances qui ont prévalu au moment de la confrontation. Il y a d´abord ceux qui ont combattu fièrement les armes à la main, qui ont succombé sur le champ de bataille ou qui ont dû se rendre devant la puissance de feu de l´ennemi. Il y a ceux qui n´ont pas accepté de passer sous les fourches caudines de l´occupant et ont préféré s´exiler dans les pays de l´Orient où la religion dominante est la même que celle pratiquée ici. Il y a enfin ceux qui sont restés malgré tout, parce qu´ils n´avaient pas les moyens matériels ou intellectuels pour partir, ou parce qu´ils jugeaient que le combat n´était pas terminé et que la guerre peut durer encore. Il suffit surtout de s´adapter aux nouvelles conditions de lutte. Il y a aussi, parmi ceux qui sont restés, ceux qui savaient qu´ils ne perdraient pas leur âme en changeant de maître, vu que de toutes façons leur situation ne changerait pas beaucoup. Puis la coexistence entre les deux communautés s´installa entre l´occupant et l´occupé. Coexistence faite de conflits sourds ou manifestes. Les bandits d´honneur préparaient doucement la voie des insurrections en maintenant la tradition de la résistance propre aux peuples qui ne veulent pas se soumettre. Mais à côté, il y avait une couche d´opportunistes qui collaborèrent avec le système colonial pour bénéficier des retombées financières et des avantages matériels qui en découleraient et, si certains, pour donner le change, n´abandonnèrent ni le costume local ni leur mode de vie, d´autres par contre, sautèrent à pieds joints dans le wagon de la «naturalisation» parce que l´occupant avait introduit le concept de civilisation. Il y avait même ceux qui commencèrent à donner des prénoms européens à leur progéniture et à agir comme s´ils étaient nés de l´autre côté. C´est dire! Pourtant, il y avait une race de citoyens, pétris de fierté qui affichaient ostensiblement leur personnalité malgré le fait qu´ils aient acquis une culture française importante. C´était le cas de beaucoup d´instituteurs qui n´avaient pas coupé leurs racines et qui continuaient, malgré l´écart qui existait entre eux et leurs congénères, à entretenir des relations de solidarité. Et ils participaient à leur manière à cette résistance contre la lourde machine administrative de la colonisation. Un instituteur en retraite, nous avait raconté dans un style savoureux, dans une langue faite de mots kabyles et d´expressions françaises choisies, le conflit qui l´opposa un jour au percepteur de Azazga. Comme il devait payer ses impôts (il avait ouvert une librairie pour occuper sa retraite), il se rendit un samedi matin à la perception de Azazga distante de 26 km de son lieu résidence. Les moyens de transport étant réduits alors, il arriva peu avant midi à la perception. Ayant fait la chaîne devant le guichet, il se retrouva à midi tapant devant un préposé catégorique: il refusait de faire une minute supplémentaire malgré les supplications du libraire qui voulut l´amadouer en lui expliquant toutes les difficultés qu´il avait rencontrées pour arriver là. Rien n´y fit: le fonctionnaire ne voulut rien savoir et le vieil instituteur, révolté, dut revenir le lundi suivant pour s´acquitter de ses contributions. Mais il avait pris ce jour-là toutes ses précautions: il avait passé tout le week-end à transformer le montant de ses impôts en pièces d´un ou de deux centimes. Le fonctionnaire malveillant dut passer une demi-journée pour compter les rouleaux de monnaie présentés par ce contribuable modèle. La vengeance est un plat qui se mange chaud aussi.