«Timeo Danaos et dona ferentes» «Je crains les Grecs et les cadeaux qu'ils font.» Virgile (l'Enéide) Je savais bien que l'ouverture prônée par une administration tatillonne et si chèrement attachée aux habitudes d'un règne sans partage dans le domaine de la communication n'allait pas se faire du jour au lendemain et que toutes les déclarations officiellement faites n'étaient pas « urbi et orbi » mais seulement « orbi ». Je savais aussi que la mise en chantier d'un débat sur le projet du nouveau Code de l'information allait faire couler beaucoup d'encre et de salive et que tous les corps de métiers et toutes les vocations possibles allaient être interpellés par un texte qui va régir les rapports entre les différentes parties en présence sur la place publique. Editeurs, journalistes, avocats, syndicalistes libres, sociologues, économistes, politologues, défenseurs des droits de l'homme, députés, hommes politiques en lice ou sur la marge, sémiologues, parieurs en tous genres, pronostiqueurs du pessimisme morbide, optimistes béats, khobzistes impénitents, incurables et incorrigibles, (il ne manquera que les turfistes et les philatélistes) vont participer à un large débat qui, on espère, influera un peu sur celui qui se mène dans la chambre d'enregistrement. On ne saura pas qu'à la fin si les jeux sont déjà faits ou si les dés ont été pipés: certains voient dans cette nouvelle mouture une formidable avancée qui ne fera plus peser sur le pauvre plumitif l'effroyable épée de Damoclès de l'emprisonnement (sauf, car il y a toujours des exceptions dans les textes de loi clairs et limpides, dans cinq cas qui sont précisés par un texte qui ne laisse rien au hasard) alors que d'autres voient une régression profonde par rapport au texte généreux publié sous Hamrouche. Cela me fait penser à ce conte oriental où l'on voit un sultan trop soucieux de l'avenir de sa fille exiger à ses prétendants des conditions si difficiles que beaucoup préféraient renoncer à la main d'une si belle jeune fille. Il en est ainsi dans le nouveau Code de la presse algérienne où l'on ne demande à l'éditeur de presse pas moins de dix années d'exercice à la tête d'une revue spécialisée: c'est la fameuse formule du « serpent qui se mord la queue » appliquée par Maurice Duverger à la Constitution de 1963 ou des annonces d'emploi où des entreprises bien intentionnées demandaient à tout postulant une expérience de cinq années dans le domaine concerné. Donc, aucune chance pour le nouveau diplômé qui doit faire le douloureux choix entre, chercher un emploi sous-rémunéré, chercher un piston solide ou se transformer en harrag. D'autre part, la suppression de la peine d'emprisonnement est remplacée par des amendes qui se révèlent trop lourdes pour des salaires dont on dit qu'ils arriveraient à 60.000 dinars minimum… A moins d'aligner sa grille salariale sur celle des députés, le journaliste serait contraint de se censurer ou de se limiter à la langue de bois, à la rubrique des chiens écrasés dans une ambiance où le moindre plumitif est considéré comme un opposant potentiel. D'abord, toutes considérations faites, même le chien écrasé peut être un événement hautement politique s'il est rédigé intelligemment : il suffit de mettre un peu de bonne volonté proportionnelle au salaire perçu. Quand un chien est victime d'un de ces regrettables mais courants accidents de la circulation, il est important de faire d'abord le portrait de la victime: est-ce un de ces malheureux chiens rescapés de la gastronomie chinoise, un de ces animaux errants qui sont passés entre les mailles des filets de l'Institution municipale Hurbal, ou un chien de race échappé à la vigilance d'une dame de compagnie... Et de fil en aiguille, on peut brosser le portrait de la société algérienne sans mettre en danger l'équilibre fragile des pouvoirs.