«Il y a des métiers qui ne meurent jamais», dit-on. Celui de docker fait partie de ces professions dont, ni les contingences de l'histoire, ni la vague déferlante de la mondialisation, ni la mécanisation à outrance, n'ont pu parvenir à effacer. Bien que les effectifs de cette corporation aient été réduits à cause du modernisme. En dépit de cela, le métier de docker continue toujours d'attirer les «bras». Certaines villes dont les ports au passé millénaire étaient considérés parmi les plus anciens du Bassin méditerranéen, n'ont pas échappé à cette règle. Les dockers, cette fraction sédentaire des gens de la mer, font encore partie du décor portuaire, même si leur nombre a drastiquement baissé durant les deux dernières décennies. À titre d'exemple, en 1980, ils étaient plus de 1000 à activer seulement au niveau du port de Djen Djen. Aujourd'hui, et selon quelques-uns d'entre eux, ils sont moins de 100 à exercer ce métier «viril» et à haut risque. Selon certaines sources, bien que le nombre des accidents de travail dans certaines structures portuaires ait considérablement baissé, comparativement aux années précédentes, il demeure néanmoins que ce métier se classe dans la catégorie des métiers pénibles. Contraintes et aléas L'organisation du travail d'un docker peut apporter son lot de difficultés. Les horaires décalés l'amènent en effet à travailler de nuit, pour assurer le chargement et/ou le déchargement de millions de tonnes de marchandises. Ils sont donc un rouage fondamental du commerce national. Le docker travaille six jours par semaine. Ces éléments apportent nécessairement des contraintes à la fois familiales et sociales. Car, le docker est souvent absent de sa maison et du coup il a peu de contact avec sa famille, tout autant avec la société. La majorité de ces derniers sont avec leurs collègues de travail, des dockers comme lui, avec qui il entretient des rapports et contacts très étroits. La plus grande partie des sujets abordés avec ses camarades de la profession se rapportent le plus souvent au métier et ses aléas. Car, ce métier peu connu pour certains, demande de la force, de la résistance et une grande réactivité. Des critères qui se discutent entre dockers. Et comme ils le disent si bien «l'idéal pour être docker, il faut avoir beaucoup de muscles et très peu de cervelle!» Les dockers ont été, durant les années coloniales, le «fer de lance» du syndicalisme dans ces régions. Seuls leurs «camarades» cheminots pouvaient, à cette époque, leur disputer ce champ d'action militante. Les jeunes héritiers de ce métier, amateurs, suivent le parcours à l'instar des anciens qui se rappellent encore, avec fierté, des actions qui ont jalonné les luttes sociales et dont leurs aînés étaient des acteurs actifs. La grève de 1953, déclenchée au port d'Oran avant de se propager à travers tous les ports d'Algérie, en signe de solidarité avec le peuple vietnamien, était un indice de force et a valu à ses auteurs une lettre de félicitations et de reconnaissance signée de la main de Ho Chi Minh. Les grévistes en refusant de charger des équipements militaires à destination de ce pays, en lutte contre le colonialisme français, ont réussi à paralyser le port pendant plusieurs jours et entraîner, dans le sillage de leur action d'autres secteurs d'activité. Ces travailleurs, dont la plupart gardent la connotation de la «Goumina» dans leur langage, avaient leurs habitudes, ce trait instinctif qui différencie les catégories sociales. Le café marsa Le bleu de Shanghai, le pull marin et le béret basque, faisaient partie de leurs tenues vestimentaires. Ceux de la génération actuelle, dont les familles ont été «disséminées» dans différents quartiers de Annaba, Béjaïa, Jijel, Skikda et ailleurs au gré des opérations de recasement, continuent comme par «atavisme» de reproduire ce même schéma avec une touche moderniste. À Annaba, les anciens dockers se rencontrent tous les jours dans le café «Marsa» du port, avec leurs bleus de Shanghai sirotant un thé ou un café, évoquant mille et un souvenirs, et regardant avec nostalgie, des milliers de conteneurs en souffrance, sur les quais du port par manque de dockers, comme ils se vantent à le dire «les bras de fer». Car, à Annaba, ce n'est en rien le modernisme qui est à l'origine de la diminution du nombre des dockers. C'est d'une part, le changement de mentalité et d'autre part le gain facile. Ce dernier est devenu le label d'excellence des nouvelles générations. Abordés sur la question, les anciens n'ont qu'un seul souhait, retrouver leur jeunesse et refaire ce métier, qui leur a fait traverser le monde depuis la Méditerranée jusqu'à l'Asie, en dépit des dures conditions de l'époque. Certains parmi les nouvelles recrues, bien que ne dépassant pas la cinquantaine avouent avoir eu recours à ce métier, faute de niveau d'instruction. Ils n'avaient que les quais du port pour être «hammal» qui signifie porteur. D'autres, par nostalgie, ont perpétré un job ancestral d'autant que les conditions de travail ne sont plus les mêmes. Aujourd'hui, la profession est régie par le Code du travail.