L'énergie est majoritairement produite à partir de ressources fossiles, le charbon, le pétrole et le gaz. Elles sont très génératrices d'émissions de gaz carbonique (CO2). Pour parer à un probable emballement du climat de la planète, les réductions à la source des émissions de gaz à effet de serre (GES) ne suffisent pas. En plus de la promotion des énergies renouvelables, de l'utilisation du nucléaire et de la promotion de l'efficacité énergétique (bâtiments, électroménager...), des technologies dites "curatives" ou de transition pour compléter le dispositif sont envisagées, voire développées. En 2005, le Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (GIEC) concluait dans un rapport (Piégeage et stockage de CO2-Groupe de travail III du GIEC) que 30 à 40% des émissions de CO2 de l'industrie pourraient être en quelques décennies détournées au lieu d'aller grossir le volume des GES de l'atmosphère. L'idée est simple et paraît séduisante. Il s'agit de capter le CO2 émis par les cheminées des installations industrielles (centrales électriques à combustible fossile, cimenteries, aciéries...) qui sont responsables du tiers des émissions pour l'acheminer via des gazoducs ou des bateaux vers des sites de stockage sous terre ou dans les fonds marins. Se posent alors les interrogations sur la disponibilité de sites, les coûts et les risques de ces technologies de captage et de stockage quand le passage à la phase industrielle sera envisagé. Le captage est énergivore et coûteux Les données disponibles indiquent que dans une centrale de production d'électricité, l'opération de captage du carbone, elle-même, nécessite en moyenne 22% de la production totale de l'installation. Cela a deux conséquences immédiates, le coût financier et l'obligation de construire plus de centrales pour compenser la perte d'énergie utilisée pour piéger les fumées. Le département américain de l'énergie a estimé dans une étude que dans ce cas la hausse des prix serait de 21 à 91%, l'Agence française de l'environnement et de maîtrise de l'énergie (Ademe) évoque "des coûts élevés et des perspectives de baisse incertaines". L'Union européenne a, quant à elle, lancé au mois de mars 2013 une communication consultative sur l'avenir du captage et du stockage du carbone en Europe. Elle table sur l'horizon 2035 pour que "le CSC commence à contribuer dans une plus large mesure à la réduction des émissions de CO2 des installations industrielles de l'UE". Le risque de fuites est réel Une autre étude de l'Institut national français de l'environnement industriel et des risques (Ineris) publiée le 30 mai 2013 indique que "sur 80 sites de stockage de CO2 ou assimilés, des fuites ou des accidents mécaniques (surrections, effondrements...) ont été relevés". L'institut note que la plupart des accidents (près d'un cas sur deux) sont des fuites ou des éruptions massives. Dans ce même rapport, on découvre "un cas de surrection de terrain sur le site In Salah (Algérie) et des cas d'effondrements sur les exploitations d'hydrocarbures de Haoud Berkaoui (Algérie) et de Wink Sink au Texas ainsi qu'une explosion souterraine en Chine". à côté des risques sismiques, le rapport met en avant les insuffisances dans la conception, la prévision dans le comportement des sols, la maintenance et le suivi, en clair la non-maturité de cette pratique. La demande de la Commission européenne à ses pays membres de mettre en œuvre des projets CSC en 2015 semble compromise. Yannick Jadot, député européen EELV, estime que "les systèmes de CSC en expérimentation dans les pays de l'Union ne sont pas encore parvenus à maîtriser les risques liés au stockage du CO2, gaz corrosif et toxique". Energies propres et efficacité énergétique L'optimisme des dirigeants algériens du secteur de l'énergie paraît difficilement soutenable. M. Hached, conseiller au ministère de l'énergie, prédisait, en avril 2013, que les énergies fossiles dans le monde et en Algérie seront toujours dominantes pour les 50 prochaines années et que les industries CSC contribueront significativement à dépolluer l'atmosphère, ceci est loin de refléter l'état des lieux. Parier sur l'utilisation massive des technologies CSC dans le court et le moyen termes est pour le moins risqué. De plus, la dépendance technologique de l'Algérie ne permet pas de maîtriser les délais et les rythmes. L'Union européenne n'espère pas une utilisation industrielle avant 2035. Dans la perspective que la conférence de Paris sur le climat prévue en fin d'année entérine un accord contraignant sur la limitation des émissions de GES, prendre option sur le tout fossile relève au minimum de la sous-estimation des risques que l'on fait prendre au pays. Car dans ce cas, les pays sous-développés seront astreints à des contraintes qui doivent être mesurables et vérifiables. Classée en "risque extrême", l'Afrique du Nord a besoin d'un tel accord. Les spécialistes estiment, dans leur grande majorité, qu'il existe des sources de réduction de CO2 à notre portée et qui sont bien plus économiques que des techniques curatives, au stade quasi expérimental et qui nécessiteront une bonne maîtrise. Les énergies renouvelables disponibles chez nous, l'isolation des bâtiments, la réduction des émissions automobiles, de l'éclairage et de l'air conditionné sont des sources pérennes et qui peuvent structurer plusieurs secteurs de l'activité économique. Certes dans l'objectif de limiter l'élévation de la température à une moyenne de 2 degrés à la fin du siècle, toutes les solutions doivent être mises en œuvre. Pourtant notre pays n'est ni historiquement responsable des émissions passées ni dans le présent et l'avenir immédiat (la part de l'industrie dans notre PIB est malheureusement tombée à 5%). Pour les spécialistes l'option est dans la diversification de notre mix énergétique pour la sécurité du pays et une graduelle maîtrise des technologies propres. À défaut, on risque de creuser un autre retard dans ces secteurs innovants et d'accélérer l'épuisement de nos ressources naturelles pour encore une fois financer... des importations de biens de consommation et services. Le site de stockage de carbone d'In Salah : un non-sens commercial Il a été mis en service dans le cadre d'un joint-venture BP, Sonatrach et StatoilHydro. Le gaz naturel dans les champs contient jusqu'à 10% de CO2 et doit être réduit à 0,3% avant d'être commercialisé, ce qui génère la production d'environ 1 million de tonnes de CO2/an. L'injection de CO2 a débuté en août 2004. Le champ de gaz renferme environ 160 milliards de mètres cubes et a une durée d'exploitation estimée de 20 ans. L'objectif est de séquestrer un total de 17 millions de tonnes de CO2. Le projet d'In Salah est considéré comme l'un des projets pionniers dans le monde pour un retour d'expérience dans la surveillance du CO2 géologiquement stocké. À ce titre, il devrait aider à l'élaboration de protocoles de surveillance et de vérification en ce qui concerne le stockage du CO2 dans le sous-sol. Il faut savoir que la surveillance revêt une grande importance dans la stratégie globale de gestion des risques posés par le stockage géologique. Car comme le rappelle le rapport sur cette question du Groupe intergouvernemental pour l'évaluation du climat (GIEC), "il n'existe pas encore de procédures ou de protocoles normalisés, ceux-ci devraient être élaborés au fur et à mesure du perfectionnement de la technologie, en fonction des dangers présents et des règlements locaux". Selon l'Institut de Massachusetts dédié aux études sur les technologies CSC, les opérations de stockage ont été suspendues en 2011 sur le site d'In Salah, après le recueil de données préoccupantes sur l'intégrité d'un joint du dispositif de stockage. Sur un autre plan, le coût du stockage dans des formations salines et dans des gisements de pétrole et de gaz naturel épuisés (comme In Salah) peut atteindre 8 dollars/tCO2 injectée, à quoi il faut ajouter 0,1 à 0,3 dollar/tCO2 pour la surveillance du site. Dans le cas de la capture de CO2 dans des installations industrielles les coûts sont démultipliés. Il n'existe pas de mécanisme permettant de monétiser la réduction des émissions de CO2 à l'aide de la technologie CSC. Il faut savoir que le site de démonstration d'In Salah est entrepris sur une base unilatérale — l'Algérie n'ayant pas sollicité des financements internationaux qui sont tout à fait possibles. Un spécialiste du domaine indique : "Pour une entreprise vendant un produit de base (par exemple électricité, énergie, pétrole, gaz, produits raffinés, ciment ou acier), entreprendre une CSC sur une base unilatérale est un non-sens commercial. Tant que le CO2 stocké n'aura aucune valeur commerciale, il y a peu de chances que ceci change." R. S.