G aza et l'Iran sont aujourd'hui traversés par une même logique faustienne : le pouvoir par le massacre. Gaza et l'Iran ne sont pas deux tragédies séparées. Ils sont deux expressions d'un même phénomène historique : lorsqu'un régime de classe coloniale ou théologico-capitaliste n'est plus capable de gouverner la population captive par le consentement à son asservissement, il gouverne par la destruction, l'extermination, pour pérenniser son pouvoir illégitime et sa domination vacillante. À Gaza, depuis plus de deux ans, l'Etat israélien bombarde, affame et rase pour maintenir un ordre colonial qui ne peut plus se justifier autrement que par l'extermination des Palestiniens. À Téhéran, la République islamique tire, pend et torture pour écraser le peuple iranien qui ne veut plus vivre à genoux. L'Etat israélien enterre des enfants sous les ruines pour tenter d'ensevelir définitivement le projet d'indépendance de la Palestine. En Iran, on pend pour terroriser. À Gaza, on rase pour terroriser. Deux scènes, une même mise en scène du pouvoir : faire de la mort un message, de la peur une politique publique. À Téhéran, la corde transforme le corps en avertissement ; à Gaza, la bombe transforme la ville en traumatisme. Deux espaces, deux contextes, deux entités théocratiques, mais une même grammaire politique : la nécropolitique, ce tournant historique où l'Etat cesse de gérer la vie sociale pour organiser la mort, la rendre fonctionnelle à la reproduction de l'ordre dominant. Les mollahs gouvernent par la terreur intérieure depuis bientôt cinquante ans. Israël gouverne par la guerre permanente depuis sa fondation coloniale. Le régime des mollahs massacre sa propre population pour empêcher toute révolution sociale ou simple changement politique. L'entité sioniste massacre la population palestinienne occupée pour l'empêcher d'obtenir son émancipation nationale. Dans les deux cas, le pouvoir ne gouverne plus : il élimine. Le massacre de masse est devenu leur langue officielle. Les pendaisons publiques en Iran et les bombardements massifs à Gaza remplissent la même fonction politique : faire de la mort un message. Montrer que toute contestation de l'ordre colonial ou islamique sera systématiquement noyée dans le sang. Ils visent le même objectif : briser la capacité collective d'organisation, détruire les solidarités, faire comprendre aux dominés, le prolétariat iranien opprimé et le peuple palestinien colonisé, que toute résistance a un prix infini. Dans les deux cas, en Iran et à Gaza, la violence de masse est une technologie de gouvernement. Elle ne relève ni de la dérive ni de l'urgence, mais d'un calcul froid : produire l'obéissance par la saturation de la peur et de la terreur. On ne réprime pas seulement des actes, on façonne des comportements ; on ne punit pas des individus, on terrorise des populations. Dans les deux cas, la mort est un outil administratif, la destruction un instrument de gestion. À Gaza comme à Téhéran, l'Etat gouverne en transformant la violence en méthode et la terreur en politique. La République islamique est un Etat de siège contre sa propre société paupérisée. Israël est un Etat de siège contre le peuple palestinien colonisé. L'une tue ses propres pauvres. L'autre tue les pauvres qu'elle occupe. Le régime fanatique des mollahs transforme les femmes, les étudiants et les ouvriers en «ennemis de Dieu». Le régime colonial juif sioniste transforme chaque Palestinien en allochtone envahisseur ou terroriste, donc en cible militaire potentielle. Les mollahs invoquent Allah pour couvrir leurs massacres de masse. Le pouvoir sioniste invoque la Thora pour couvrir son entreprise d'extermination.Les Iraniens meurent pour avoir voulu vivre libres. Les Palestiniens meurent pour avoir voulu rester chez eux. Pendant ce temps, l'ordre mondial trie les cadavres. Il pleure, selon les camps respectifs, les victimes et blanchit les bourreaux (israéliens ou iraniens). Il s'indigne à Gaza, excuse à Téhéran. Il condamne selon la géographie, justifie selon l'allié. La hiérarchie des morts est la véritable morale des deux blocs dominants contemporains : le camp occidental et le camp du Sud global. Deux camps rivaux, mais une même infamie : décider quelles vies méritent des larmes et lesquelles peuvent être écrasées dans l'indifférence.Le Sud global dénonce — à juste titre — depuis deux ans l'extermination des Palestiniens. Mais, depuis deux semaines, il observe un silence obscène et complice face au massacre du peuple iranien. Pire : certains cautionnent ouvertement l'assassinat de milliers de prolétaires iraniens, requalifiés en «émeutiers», en «agents sionistes», afin de rendre leur mort politiquement acceptable. Ainsi fonctionne la morale géopolitique contemporaine : on transforme les victimes en coupables, on maquille les bourreaux en résistants anti-impérialistes, notamment iraniens, et l'on sacrifie les peuples sur l'autel des alliances, des blocs et des fantasmes idéologiques Cela étant, à Téhéran comme à Gaza, une même vérité se dévoile : quand un régime commence à tuer en masse, c'est qu'il est déjà politiquement mort. Mais avant de tomber, il tente toujours de noyer sa propre faillite historique dans le sang. À Gaza, l'Etat israélien ne gouverne plus un territoire : il administre une destruction. Il planifie la famine, l'effacement urbain, la disparition du peuple palestinien.Dans les deux cas, l'objectif est identique : briser la capacité collective de résistance. La théocratie iranienne fabrique des «ennemis de Dieu». Le pouvoir israélien fabrique des terroristes». Ces mots ne décrivent pas : ils servent à déshumaniser pour pouvoir tuer sans rendre de comptes. Quand un Etat commence à désigner des populations entières comme ennemies, il entre dans sa phase de fascisation terminale. C'est ce que nous voyons aujourd'hui à Téhéran comme à Gaza. Les mollahs ne sont pas des fanatiques irrationnels : ils sont une bourgeoisie cléricale, vivant de la rente, de la répression et du contrôle du travail. L'Etat israélien n'est pas une société assiégée : il est une bourgeoisie coloniale militarisée, vivant de l'occupation, de la guerre et de l'aide occidentale. Dans les deux cas, la violence n'est pas une dérive : elle est la base matérielle du pouvoir. Les mollahs ne dirigent plus un pays. Ils gèrent un abattoir social. Le gouvernement israélien ne défend plus un Etat apartheidique. Il administre une entreprise d'extermination coloniale. La révolte iranienne a révélé la vérité du régime des mollahs agonisant : il n'a plus de projet social, seulement un appareil répressif. Il ne lui reste que ses prisons, ses tribunaux religieux et ses cordes pour tenter de pérenniser désespérément sa domination vacillante. De même, la destruction de Gaza révèle la vérité du sionisme d'Etat : il n'a plus de projet d'avenir national juif «pacifié», seulement une gestion militarisée et génocidaire des territoires occupés et de la population palestinienne. La nécropolitique, l'organisation de la mort industrielle, n'est pas une aberration : elle est la phase terminale du pouvoir de classe. Du capitalisme mondialisé. Quand les contradictions deviennent ingérables, quand la légitimité s'effondre, le capital — qu'il soit clérical ou colonial — se transforme en machine à tuer. De Téhéran à Gaza, ce que nous voyons n'est pas un choc de cultures, mais une crise du capitalisme politique sous ses formes théocratique et coloniale. Deux régimes anachroniques différents mus par la même logique : faire de la mort la dernière ressource de l'accumulation et de la gouvernance. Une chose est sûre, Gaza et Téhéran ne sont pas des anomalies périphériques : ils sont l'avant-garde macabre du monde capitaliste sénile et décadent. Ils préfigurent la banalisation globale de la nécropolitique dans tous les Etats capitalistes entrés en crise structurelle.