Dans une intervention diffusée sur YouTube, l'écrivain Jacob Cohen affirme que « l'axe américano-israélien a échoué à faire tomber le régime iranien » et que ce recul constituerait une « défaite magistrale ». Preuve que « la résistance paie », a-t-il conclu. Ce discours, sous des dehors critiques, reconduit pourtant mot pour mot le narratif tiers-mondiste campiste et gauchiste : celui qui confond la survie d'un régime théocratique avec une victoire populaire, et la paralysie tactique de l'Empire avec une défaite stratégique. Ce que Cohen nomme « résistance » n'est en réalité que la persistance d'un appareil théocratique répressif, dont la longévité est aussitôt mythifiée en héroïsme anti-impérialiste. Les tiers-mondistes et les campistes transforment toute dictature survivante en forteresse héroïque. Toute non-intervention impériale en défaite stratégique. Toute paralysie tactique de Washington en victoire des peuples, alors même que les peuples crèvent. Ce narratif panégyrique n'a qu'une fonction : sauver idéologiquement les bourreaux en leur prêtant une grandeur géopolitique qu'ils n'ont jamais eue. De fait, contrairement à ce qu'affirme Jacob Cohen, le régime des mollahs n'a opposé en Iran aucune « résistance » aux Etats-Unis, pour la raison simple qu'il n'y a eu aucune intervention militaire américaine. Parler de « résistance » en l'absence d'agression effective relève de la fiction idéologique. L'opération annoncée a été annulée ou suspendue in extremis, non pas sous la contrainte d'un rapport de forces militaire, mais en raison d'un calcul stratégique américain, dicté, non par la peur d'un embrasement régional, mais par la crainte d'une dynamique révolutionnaire populaire incontrôlable. En effet, si Donald Trump a renoncé à une intervention militaire directe contre l'Iran, ce n'est ni par crainte d'une supposée invincibilité militaire du régime des mollahs, ni par peur d'un embrasement régional incontrôlable. Ces explications relèvent de la fable stratégique. La région est plongée dans l'instabilité et des guerres dévastatrices depuis plus d'un demi-siècle, sans déranger nullement l'Empire ni les puissances régionales arabes. Et pour cause. Cela permet au secteur militaro-industriel américain d'écouler ses armements, et aux pays arabes de justifier la militarisation de leur société, l'embrigadement idéologique et la soumission des masses au nom de la sécurité. Le désordre a toujours été le meilleur allié de la pérennité de l'ordre. La véritable raison du recul américain est autrement plus dérangeante pour les campistes : Washington a craint non pas le régime théocratique iranien aux abois, mais le peuple iranien insurgé. Le soulèvement du prolétariat iranien. Il est de la plus haute importance de souligner que le soulèvement actuel n'a rien des protestations petites-bourgeoises précédentes. Il n'est plus porté par les seules fractions étudiantes ou petites-bourgeoises urbaines. Il est le fait des travailleurs, des chômeurs, des précaires, des exclus, des commerçants ruinés. Les protestations ne portent pas sur des élections truquées entre factions bourgeoises concurrentes. Elles portent sur la survie. Le prolétariat iranien ne réclame plus des ajustements. Il conteste l'ordre entier. Autre élément terrifiant pour Washington : l'absence de leaders. Pas de chefs. Pas de porte-parole. Pas de figures récupérables. Une masse prolétarienne agissant sans médiation, sans encadrement, sans permission. Une colère sans visage. Une violence sociale sans tuteur. Le cauchemar de toutes les classes dominantes. Même Reza Pahlavi, supplétif désigné de Trump et de Washington, censé incarner une transition « démocratique », a échoué lamentablement. Sans ancrage social ni légitimité politique, il ne représente rien d'autre qu'une fiction diplomatique. La figure de Reza Pahlavi a rapidement révélé son inconsistance : elle ne pouvait servir de vecteur crédible à aucune transition. Dans ce climat insurrectionnel, une intervention militaire aurait créé les conditions d'une révolution autonome, sociale, radicale, échappant à tous les scénarios classiques de changement de régime piloté d'ordinaire par Washington. Une révolution qui n'aurait été ni pro-américaine, ni alignée, ni intégrable dans les dispositifs de transition contrôlée chers à l'Empire. Une révolution potentiellement anti-néolibérale, anti-impérialiste, anti-théocratique à la fois, donc dangereuse pour toutes les puissances, occidentales comme régionales. Or les Etats-Unis — Trump inclus — ne soutiennent jamais les soulèvements populaires. Ils soutiennent des transitions négociées entre élites, des coups d'Etat militaires « stabilisateurs », des réformes technocratiques sous tutelle. Ils redoutent par-dessus tout les irruptions de masse imprévisibles. Ce que Washington redoute n'est pas l'Etat iranien, mais son effondrement révolutionnaire hors contrôle. Une insurrection qui échapperait à la tutelle occidentale. Une révolution sociale irréconciliable avec les scénarios de transition de régime ordinairement négociés entre généraux, oligarques et technocrates recyclés, à la manière de la transition scénarisée du régime chaviste vénézuélien. Les Etats-Unis ne soutiennent jamais les peuples. Ils soutiennent des successions de pouvoir, jamais des ruptures. Ils aiment les transitions propres, les réformes encadrées, les coups d'Etat hygiéniques. Ils haïssent les foules, les conseils ouvriers, les révoltes qui débordent. La révolution iranienne de 1979 constitue à cet égard un traumatisme stratégique majeur pour Washington. Le renversement du Shah, pourtant pilier régional de l'ordre américain, a produit un régime infiniment plus hostile que celui qu'il remplaçait. Cette révolution, incontrôlée, non alignée, arrachée à toute médiation impériale, hante encore l'imaginaire stratégique américain. Une nouvelle révolution iranienne — même dirigée contre la République islamique — aurait pu rejouer ce scénario. Un pouvoir issu de la rue, radicalisé par la répression et par l'ingérence étrangère, aurait représenté une menace directe non seulement pour les intérêts américains, mais pour l'ensemble des bourgeoisies régionales, qu'elles soient alliées ou adversaires de Washington. Pire encore. Une révolution iranienne victorieuse aurait pu produire un effet de contagion régionale : en Irak, au Liban, en Egypte, dans le Golfe. Elle aurait remis en cause les équilibres énergétiques, les dispositifs sécuritaires, les régimes despotiques « stables » sur lesquels repose l'ordre impérial. Ce scénario est, pour Washington, le plus redoutable : trop populaire pour être écrasé proprement, trop radical pour être récupéré. Trump est un idéologue fantasque, mais il n'est pas un fantastique révolutionnaire. Il pense en termes de rapport de force, de stabilité et d'intérêts. Entre une dictature islamique certes hostile mais structurellement prévisible, et une révolution populaire iranienne ouverte, incontrôlable, potentiellement anticapitaliste et anti-impériale, Trump a opté pour le danger familier plutôt que pour le vertige de l'inconnu révolutionnaire. Oui, on peut avancer l'hypothèse suivante : Trump n'a pas reculé par faiblesse militaire, ni par humanisme (épargner la vie des condamnés à mort), ni par prudence morale. Mais par peur qu'une révolution iranienne authentique échappe à tout contrôle impérial et produise un pouvoir plus radical, plus social et plus anti-impérialiste que le régime en place. C'est précisément cette peur que les campistes, les tiers-mondistes de salon et les faux anti-impérialistes se refusent à nommer. Non par aveuglement, mais par fidélité idéologique. Car reconnaître la peur impériale du peuple et du prolétariat insurgés iraniens, ce serait admettre que leur prétendue « résistance » n'est que celle du régime des mollahs. Ce serait surtout reconnaître que le véritable ennemi de l'Empire — comme de toutes les formes de pouvoir — n'est pas tel ou tel Etat mal aligné, mais la révolution sociale elle-même, lorsqu'elle surgit hors des camps et hors des tutelles.