Quand Donald Trump proclame, avec la morgue d'un empire qui se croit encore éternel, que « l'Europe est en crise », qu'elle serait « décadente », « affaiblie », « moribonde », il ne fait pas œuvre d'analyse. Il pratique un exercice bien plus ancien et plus trivial : la projection impériale, ce mécanisme de défense, prisé par les pervers narcissiques, qui attribue à l'« autre » (l'Europe) les symptômes d'un déclin que l'on refuse de nommer chez soi. En effet, Trump ne fait qu'externaliser des contradictions qui travaillent d'abord les Etats-Unis eux-mêmes. N'est-ce pas essentiellement l'empire américain qui est frappé par la désindustrialisation massive et durable, la paupérisation d'une partie croissante de la classe ouvrière, le délabrement de ses infrastructures, la polarisation sociale et raciale extrême, la crise politique permanente (blocage institutionnel, remise en cause des élections, violence politique latente), la perte relative d'hégémonie face à la Chine, etc. Historiquement, c'est toujours ainsi que parlent les empires sur le point de perdre leur centralité. Incapables d'assumer leur affaissement, ils insultent leurs alliés, dénigrent leurs vassaux, accusent le monde de ne plus être à la hauteur de leur grandeur passée, délégitiment leurs alliés devenus concurrents. Tout cela pour justifier leur repli national agressif et leurs opérations de prédation. Quand Trump martèle que l'Europe décline, ce n'est pas une analyse géopolitique. C'est une menace à peine voilée : « Soumettez-vous davantage, payez plus, armez-vous pour nos guerres, ou vous serez désignés comme responsables de notre chute. » Certes, l'Europe est en crise. Mais pas celle que le docteur Frankenstein Trump prétend ausculter. L'Europe est malade de sa capitulation. Malade de sa vassalisation atlantique. Malade d'un alignement servile qui a dissous sa souveraineté économique, énergétique et militaire. Malade surtout d'avoir livré ses peuples en sacrifice sur l'autel du capital financier transnational — à dominante américaine. L'Amérique joue aujourd'hui au docteur Frankenstein, horrifiée par la brutalité de la monstrueuse créature qu'elle a elle-même assemblée : financiarisation prédatrice, guerres sans fin, destruction sociale, nihilisme politique. Et comme tout savant dément, elle accuse désormais le monde l'Europe en particulier de la monstruosité qu'elle a engendrée. Trump est le monstre ; l'empire américain est le docteur Frankenstein. Ce qu'il redoute chez l'Europe, ce n'est pas son déclin, mais le reflet de sa propre créature devenue incontrôlable Trump prétend incarner le renouveau américain. Il n'en est que la caricature terminale. Son nationalisme hystérique, son mépris des alliances, son langage de mafieux international ne signalent pas une renaissance, mais une décomposition. La preuve. L'Amérique ne dirige plus le monde : elle le rackette. Elle ne propose plus d'ordre : elle impose le chaos. Elle ne promet plus le progrès : elle exporte la guerre, les sanctions, la misère. L'Amérique désaxée menace le monde entier de le taxer. Dans ce contexte, l'Europe sert de miroir inversé : le pervers narcissique Trump lui prête le déclin pour ne pas voir celui qui ronge le cœur de son empire. Voilà le véritable déclin. Mais le sénile Trump, porte-voix brutal de la bourgeoisie américaine au bout du rouleau, ne peut le nommer. Alors il déplace la crise, la projette ailleurs, la déverse sur l'Europe comme on se débarrasse d'un cadavre encombrant. Au vrai, Trump ne décrit pas le monde tel qu'il est. Il révèle l'Amérique telle qu'elle devient : un empire sénile, violent, incapable de penser sa propre fin autrement qu'en accusant les autres d'agoniser à sa place. Pendant des décennies, les Etats-Unis se sont pensés comme l'alpha et l'oméga de l'histoire, la fin indépassable du progrès humain. Aujourd'hui, ce récit s'effondre sous le poids du réel : montée de la Chine, contestation du dollar, guerres perdues, perte d'autorité morale. Face à cet effondrement symbolique, l'Amérique trumpienne adopte la posture classique du pervers narcissique : déni, agressivité, mépris, surenchère verbale. Elle n'admet plus le monde multipolaire ; elle l'insulte. Elle ne persuade plus ; elle menace, humilie. Pire. Aujourd'hui, l'Amérique trumpienne ne dirige plus le monde : elle tente de le dépouiller, le dépecer. Un empire florissant impose ses règles par l'adhésion. Un empire moribond n'a plus que la force brute, la coercition et la rapine. Voilà où en sont les Etats-Unis. Le capitalisme américain, surendetté, financiarisé, incapable de produire de la richesse réelle suffisante, doit désormais aller la chercher ailleurs. Non plus par l'expansion productive, mais par l'appropriation directe : le pillage. C'est le retour du capitalisme de rapine, dans sa version la plus archaïque, la plus brutale : s'emparer de territoires, piller les ressources, verrouiller les positions géostratégiques. Groenland, Venezuela, Canada, peu importe la cible, peu importe le prétexte. Le message impérial est limpide : ce qui est faible, ce qui est stratégique, ce qui est saisissable doit être accaparé. L'empire américain ne négocie plus : il prélève. Avec l'Amérique trumpienne, la loi du marché cède la place à la loi du plus fort, le droit international à l'instinct de prédation. Parce que les Etats-Unis ne façonnent plus l'Histoire, ils s'acharnent à en arracher les débris. Un empire qui s'empare de territoires pour renflouer ses caisses n'est pas un empire conquérant : c'est un empire en fin de course, en fin de vie. Hanté par sa propre chute, l'empire américain est ainsi réduit à la rapine, condamné à la brutalité. Parce qu'il ne domine plus l'avenir, il pille le présent. Parce qu'il ne maîtrise plus l'histoire, il falsifie la réalité. Il n'y a rien de plus dangereux qu'une bête agonisante. Un empire agonisant agit comme une bête à l'agonie : il ravage avant de s'effondrer. L'empire américain asthmatique n'a plus de stratégie : seulement des spasmes. Il ne planifie plus : il se débat. Il abat. Y compris ses alliés, ses citoyens.