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Il essaie de sauver un empire qui ne tient plus que par la guerre
Trump n'est pas fou
Publié dans La Nouvelle République le 02 - 04 - 2026

Et si la guerre actuelle n'était pas d'abord une guerre contre l'Iran, ni même seulement une guerre pour Israël, mais une guerre beaucoup plus vaste, beaucoup plus froide, beaucoup plus systémique : une guerre pour empêcher le monde de sortir du dollar, de l'architecture atlantique et du droit impérial américain ? Et si Trump, loin d'être fou, vulgaire par accident ou incohérent par tempérament, était au contraire l'expression chimiquement pure d'un système qui sent que son siècle touche à sa zone de fatigue historique ? Alors ce qui se joue aujourd'hui dépasse de très loin les missiles, les communiqués, les frappes, les morts, les indignations et les plateaux télé. Ce qui se joue, c'est la tentative désespérée d'un empire pour empêcher l'Histoire de quitter son guichet.
Il faut se méfier des guerres qui parlent trop fort. Elles servent souvent à couvrir quelque chose de plus profond, de plus structurant, de plus décisif que les explosions elles-mêmes. Car les empires, lorsqu'ils sentent le sol historique se dérober sous leurs pieds, ne tombent pas immédiatement, ils sur-réagissent d'abord. Ils militarisent, sanctionnent, brouillent, punissent et mentent davantage. Ils se rendent plus nerveux, plus agressifs, plus doctrinaires, plus instables, tout en continuant à parler de droit, de sécurité, de stabilité et d'ordre. Et c'est exactement ce que nous avons sous les yeux.
Ce qui se déroule de Gaza à Ormuz, de l'Ukraine à Taïwan, du Golfe à la mer Rouge, des sanctions contre la Russie à la pression sur la Chine, n'est pas un chapelet d'événements séparés. C'est peut-être, au contraire, une seule et même convulsion de système, une convulsion impériale, une tentative de prolongation historique, une lutte de survie. Non pas simplement pour préserver une influence, mais pour conserver le privilège exorbitant d'un centre qui a longtemps pu faire payer au reste du monde le coût de sa propre domination. Et c'est précisément pour cela que Trump doit être relu.
Trump n'est pas fou, il semble plutôt écrire en blanc sur fond blanc
L'erreur la plus répandue à propos de Trump consiste à le prendre pour un homme sans structure. L'erreur suivante consiste à le prendre pour un simple accident de l'histoire américaine. Les deux lectures rassurent, mais elles aveuglent. Car si Trump n'était qu'un déraillement psychologique, il ne faudrait analyser que ses excès. Or ce serait justement la meilleure manière de ne rien comprendre.
Trump n'est ni fou, ni cinglé, ni stratégiquement vide. Il est mensonger, excessif, brutal, manipulateur, contradictoire, volontiers grotesque dans la forme – mais tout cela n'exclut pas la cohérence. Au contraire : cela peut en être l'outil.
Trump ne se lit pas comme un discours politique classique. Il se lit comme un texte écrit en blanc sur fond blanc. À première vue, il n'y a rien de lisible. Tout semble chaotique, hystérique, disloqué, incohérent. Mais si l'on inverse les couleurs, si l'on regarde non pas ce qui est dit mais ce qui est organisé, non pas le bruit mais l'architecture, alors une logique apparaît. Une logique plus dure, plus froide et souvent plus lucide que celle de bien des diplomates policés.
Et que dit cette logique cachée ?
Elle dit d'abord que la Chine n'est probablement pas une cible parmi d'autres, mais la cible structurelle, l'adversaire central, la seule puissance capable d'arracher aux Etats-Unis leur centralité historique à la fois industrielle, commerciale, logistique, technologique, monétaire et géopolitique. Elle dit ensuite que la Chine, à elle seule, ne suffit pas à expliquer le théâtre. Car l'enjeu n'est pas seulement de battre Pékin. L'enjeu est plus vaste : empêcher l'émergence pratique d'un monde réellement post-américain. Autrement dit, la bonne question n'est pas : les Etats-Unis veulent-ils contenir la Chine ? La bonne question est : à travers Gaza, l'Iran, l'Ukraine, les BRICS, la Russie, les routes énergétiques, le Golfe, Ormuz, les sanctions et la pression sur les corridors eurasiens, les Etats-Unis tentent-ils de sauver leur hégémonie au moment même où elle commence à perdre sa force d'évidence ? Et à cette question, la réponse est de plus en plus difficile à esquiver. Trump ne parle pas pour être cru. Il parle pour couvrir le bruit de la mécanique impériale (Pr. Eloi Bandia KEITA).Le vrai cœur de cette guerre n'est pas seulement militaire, il est monétaire. Il faut remonter à Nixon pour comprendre Trump. Pas par goût de l'archive, mais parce que l'histoire ne s'est jamais arrêtée en 1971.
Lorsque les Etats-Unis mettent fin à la convertibilité du dollar en or, ils n'ouvrent pas seulement une crise monétaire. Ils ouvrent un problème impérial d'une profondeur vertigineuse : comment continuer à dominer le monde avec une monnaie qui n'est plus adossée à une richesse matérielle, mais à la seule puissance du système qui l'émet ? La réponse ne viendra pas des manuels d'économie, elle viendra de la géopolitique brute : le pétrole, le Golfe, l'Arabie saoudite, les bases militaires, les ventes d'armes, la sécurité des routes, le contrôle des chokepoints, le recyclage des pétrodollars. Voilà la matrice réelle. Le système du pétrodollar n'a jamais été une simple commodité commerciale. Il est la charpente monétaire de l'hégémonie américaine. Tant que le monde a besoin de dollars pour acheter l'énergie, il a besoin de dollars pour respirer. Tant qu'il a besoin de dollars pour respirer, il finance la dette américaine, absorbe les déficits américains, stabilise les bons du Trésor américains, et rend possible une puissance que nul autre Etat ne pourrait soutenir à ce niveau sans être pulvérisé par ses propres contradictions.
Voilà la grande vérité cachée du siècle américain : les Etats-Unis ont longtemps réussi à faire payer leur domination par les autres. The problem est que c'est précisément ce privilège qui entre aujourd'hui dans sa zone de danger.La Chine est la cible structurelle, mais le vrai projet est encore plus grand.
Beaucoup d'analyses ont vu juste sans aller assez loin. Oui, la Chine est l'adversaire principal. Oui, sa montée en puissance industrielle, technologique, commerciale et navale constitue une menace existentielle pour la primauté américaine. Oui, la bataille de Taïwan, des semi-conducteurs, des routes de la soie, des corridors maritimes et de l'Eurasie constitue le vrai fond du théâtre mondial.Mais la Chine n'est pas toute l'histoire, elle n'est que le cœur de l'histoire, pas sa totalité. Car ce que Washington tente de sauver n'est pas seulement un rapport de force avec Pékin. C'est un système global, un monde où les flux, la sécurité, la monnaie, les arbitrages et les sanctions continuent à remonter vers le centre américain. En ce sens, l'Iran n'est pas «un problème régional». La Russie n'est pas «un front européen». Gaza n'est pas «une guerre locale». L'Europe n'est pas «une alliée fatiguée». Ormuz n'est pas «un simple détroit». Tout cela forme une seule et même topographie de pouvoir.
Le problème américain, au fond, n'est pas seulement la Chine. C'est la possibilité que le monde découvre qu'il peut continuer à tourner sans passer systématiquement par Washington.Et cela, pour un empire, est bien plus dangereux qu'une défaite militaire locale. Le chaos n'est pas forcément le prix de l'Empire, il peut être sa méthode. Depuis plus de vingt ans, l'Occident raconte ses guerres comme des réponses : réponse au terrorisme, réponse à l'instabilité, réponse à la prolifération nucléaire, réponse à la barbarie, à l'anti-démocratie, réponse à l'autoritarisme, à la dictature, réponse à la menace ; mais si l'on regarde les résultats accumulés, une autre lecture s'impose avec une violence presque obscène. Afghanistan, Irak, Libye, Syrie, sanctions permanentes, extraterritorialité du droit américain, guerre d'Ukraine, pression sur l'Iran, militarisation du Golfe, tension sur Taïwan, extension de l'OTAN, fragmentation du Moyen-Orient, nervosité calculée des routes énergétiques, discipline imposée à l'Europe : combien de fois faudra-t-il appeler «erreur» ce qui ressemble de plus en plus à une manière d'organiser le monde ? Il ne s'agit pas de prétendre que Washington contrôle tout, ce serait infantile.
A suivre…


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