«Le thème du vaincu» suscite chez le colon, peut-être plus que chez l'autochtone, le thème de «la peur.» Il sera d'autant plus tenace chez le premier qui sent que le vaincu dans son profond sentiment ne s'avoue pas comme tel. Ainsi s'explique chez le vainqueur la recherche de sa propre sécurité, par l'infériorisation et la déchéance du vaincu. Dr. Ahmad Mahsas, in le Mouvement révolutionnaire P 339. Deux événements se produisent simultanément, que l'histoire semble avoir placés en regard l'un de l'autre pour forcer la réflexion. À Annaba — l'antique Hippone — le pape Léon XIV, prieur général de l'Ordre de Saint-Augustin avant son élection pontificale de mai 2025, célèbre la messe en la basilique Saint-Augustin et visite les ruines de la cité où l'évêque d'Hippone vécut de 395 à 430 : première visite pontificale en terre algérienne. À Islamabad, sous haute sécurité pakistanaise, des délégations américaine et iranienne entament leurs premiers pourparlers directs depuis le début du conflit, pour tenter de transformer une trêve fragile en armistice durable. La coïncidence suffirait à elle seule pour interroger ces négociations à travers le prisme de la théorie augustinienne de la guerre juste : le premier penseur systématique de la guerre juste en Occident est né et mort sur cette terre algérienne que visite aujourd'hui son héritier spirituel, au moment précis où une guerre cherche, par une intermédiation pakistanaise, péniblement sa sortie. Que dire de surcroît quand on sait que l'Algérie est ce pays qui a porté l'une des révolutions les plus héroïques de l'histoire moderne, et dont le rôle dans les grandes médiations internationales est universellement reconnu — grand défenseur des principes de Bandung, hôte du 4e Sommet des non-alignés en septembre 1973, médiateur sur tous les continents, des conflits africains aux crises du monde arabe, jusqu'à la médiation la plus célèbre, celle ayant abouti en janvier 1981 à la libération des otages américains retenus en Iran ? Quand les peuples semblent condamnés à la barbarie de la guerre, l'Algérie a, plus d'une fois, été la voix qui rappelait qu'une autre issue était possible. Les faits sont établis, et leur asymétrie est factuelle avant d'être morale. Le 28 février 2026, les Etats-Unis et Israël ont lancé conjointement, sans déclaration de guerre formelle et sans mandat international, l'Opération Fureur épique et l'Opération Lion rugissant contre la République islamique d'Iran, détruisant ses installations industrielles et militaires, assassinant le guide suprême Ali Khamenei et plus de quarante hauts responsables de l'Êtat. Plus de trois mille Iraniens, dont près de deux cents jeunes écolières ont péri. Cette agression ne saurait faire oublier ce qui la précède et l'accompagne : le génocide en cours à Ghaza, où plus de 70 000 civils ont été tués depuis octobre 2023, 60 % des infrastructures détruites, la population soumise à un blocus alimentaire systématique que le droit international n'hésite plus à qualifier de crime contre l'humanité. Tel-Aviv et Washington sont, sur ce dossier, étroitement liés : sans le veto américain systématique au Conseil de sécurité de l'ONU et le ravitaillement militaire ininterrompu d'Israël, le génocide de Ghaza n'aurait pu se poursuivre. L'agression contre l'Iran et le génocide à Ghaza sont les deux faces d'une même politique impériale. Les négociations d'Islamabad butent, avant même d'aborder les termes d'un armistice, contre un obstacle que la diplomatie classique ne sait pas traiter : l'incompatibilité non pas d'intérêts — qui se négocient — mais de théologies politiques. D'un côté, une alliance dont les architectes militaires ont érigé une guerre d'agression en mission divine. De l'autre, des peuples qui ont subi cette agression sur leur propre sol et qui en appellent à un droit de résistance que leur tradition juridique reconnaît avec une rigueur que leurs adversaires se refusent à examiner. C'est cet examen que la philosophie doit mener, progressivement, jusqu'à son terme. Sans concession, mais avec humilité. Augustin : portée et limites d'une doctrine Pour évaluer le bellicisme théologique de l'administration Trump, il faut d'abord restituer dans toute sa profondeur la doctrine augustinienne dont celle-ci prétend s'inspirer — et qu'elle trahit structurellement. La théorie de la guerre juste qu'Augustin élabore entre le De Civitate Dei (412-426), le Contra Faustum Manichaeum (398) et ses Epistulae n'est pas un traité de stratégie : c'est une philosophie morale de la violence politique, construite dans l'urgence concrète de la décadence romaine. Elle repose sur trois critères d'une rigueur que la tradition postérieure n'égalera jamais. Le premier, la justa causa, est formulé dans le Contra Faustum avec une précision juridique remarquable : « Les guerres justes vengent les injustices, quand un Etat a négligé de punir les siens ou de restituer ce qui a été injustement enlevé. » [Contra Faustum Manichaeum, XXII, 75] La guerre juste est strictement réparatrice et défensive. Elle ne peut jamais être menée pour propager une foi, réaliser une prophétie ou punir un peuple jugé mauvais par Dieu. Le deuxième critère, la recta intentio, est le plus exigeant : « La guerre doit viser exclusivement la paix, jamais la gloire ni la domination. L'ennemi reste un être humain, imago Dei, dont la mort est toujours une tragédie que le guerrier juste doit déplorer, même quand elle est nécessaire.» C'est la tristesse constitutive du sage — ce qui le sépare irréductiblement du croisé qui célèbre la guerre comme office liturgique. La formule la plus subversive de tout l'édifice augustinien est son diagnostic sur le pouvoir nu : « Ôtez la justice, qu'est-ce que les royaumes sinon de grands brigandages ? » [De Civitate Dei, IV, 4] Aucune puissance n'échappe à cet examen. La grandeur impériale y est davantage soumise, parce qu'elle est plus exposée à la libido dominandi, cette passion de domination qu'Augustin identifie comme le vice radical de toute hégémonie. Le troisième critère, la legitima auctoritas, pose que seule une autorité civile publique peut déclarer la guerre : la séparation des deux Cités — terrestre et céleste — interdit au magistère religieux de commander les armées. Mais cette doctrine comporte deux angles morts que l'honnêteté commande de confronter. Le premier : comment fonder une théorie de la guerre juste tout en justifiant la défense d'un empire dont la puissance repose précisément sur la conquête ? Augustin ne défend pas Rome parce qu'elle est juste : il la défend parce qu'un ordre imparfait est préférable au chaos total, tout en posant que cet ordre ne mérite d'être maintenu que si la justice reste son horizon. La magna latrocinia qualifie Rome elle-même dès que la justice en est absente. C'est une honnêteté limitée par le fait de penser depuis l'intérieur du pouvoir dominant. Le second angle mort est plus radical : Augustin refuse toute légitimité aux Donatistes — mouvement chrétien authentiquement nord-africain représentant, en Numidie, la résistance à la romanisation. Il soutient leur répression par la force impériale, écrivant que face à leur « barbare et violente hérésie, toute indulgence pourrait paraître plus cruelle que leur cruauté même » [Ep. 185]. Ce faisant, il applique la catégorie de la guerre juste au seul pouvoir en place, niant toute légitimité à ceux qui le contestaient depuis le bas. C'est exactement l'erreur que reprendra la théologie de la croisade médiévale, et c'est exactement l'erreur que répètent aujourd'hui ceux qui retournent la grille augustinienne pour légitimer l'agresseur puissant et criminaliser l'agressé faible. Les néo-croisés et le spectre du déclin La théologie protestante de la guerre, dont le christianisme sioniste de l'administration Trump constitue l'avatar contemporain le plus agressif, n'est pas une rupture avec Augustin : c'est une sélection radicalisante. Luther hérite d'Augustin la séparation des deux royaumes mais en tire une conséquence qu'Augustin n'avait pas voulue : le prince chrétien peut et doit user de la force avec une franchise que le catholicisme tempérait encore, parce que son autorité est elle-même sacrée. La recta intentio augustinienne — qui exige que la guerre soit menée en vue de la paix — est peu à peu évacuée au profit d'une théologie du mandat divin conféré à la nation élue. La Destinée manifeste, forgée en 1845, n'est que la version américaine pleinement développée de ce processus : les Etats-Unis sont la nouvelle Rome à qui Dieu a confié la mission de civiliser le monde, et leur guerre est juste par définition. Pourtant, cette affirmation impériale cache une angoisse existentielle que les théoriciens de la post-vérité et les stratèges du Pentagone partagent sans l'avouer. L'analogie avec la Rome du IVe siècle est ici frappante, et elle est profondément spenglérienne. Lorsqu'Augustin écrivait la Cité de Dieu, Rome venait d'être mise à sac par les Wisigoths d'Alaric (410). L'empire chancelait, rongé par la corruption, les guerres civiles et l'érosion de ses frontières. Pour beaucoup de païens, ce déclin était la preuve que l'abandon des dieux ancestraux avait entraîné la catastrophe. Augustin répondit en déplaçant l'espérance : «La cité céleste est éternelle, la cité terrestre est vouée à périr, et seule la justice peut retarder sa chute.» Mais il ne crut jamais à un redressement éternel de Rome. Cette conscience du déclin irrigue aujourd'hui les élites américaines qui se réclament de la « guerre civilisationnelle ». Le penseur qui les hante, sans qu'ils le citent jamais, est Oswald Spengler. Son Déclin de l'Occident (1918) diagnostiquait que toute culture passe par un cycle inéluctable : naissance, floraison, puis décadence et césarisme. Pour les faucons de Washington, l'Occident est entré dans sa phase terminale : le terrorisme, « l'islam politique », la montée de la Chine et la perte des repères moraux intérieurs seraient les symptômes d'un crépuscule annoncé. Dès lors, la tentation est grande d'adopter une attitude pessimiste et nihiliste : puisque l'histoire ne mène nulle part, puisque tout ordre est voué à s'effondrer, pourquoi ne pas utiliser la puissance restante pour infliger un maximum de dégâts à l'ennemi désigné, ou plutôt fabriqué au nom d'une ultime croisade ? La post-vérité — le mépris des faits, des traités et du droit international — devient le masque de ce désespoir actif. On ne se bat plus pour construire une paix juste, mais pour retarder l'inévitable en frappant fort, très fort, quitte à commettre les pires crimes. La technique est sans limites et l'âme humaine est irrémédiablement pécheresse. C'est dans cette matrice intellectuelle que s'inscrit Pete Hegseth. Il n'est pas un métaphoriste imprudent. Dans American Crusade (2020), il écrit un programme de guerre civilisationnelle : « Nous chrétiens — aux côtés de nos amis juifs et de leur remarquable armée en Israël — devons ramasser l'épée d'un américanisme sans excuses et nous défendre. Nous devons repousser l'islamisme — culturellement, politiquement, géographiquement et militairement. Comme nos coreligionnaires chrétiens il y a mille ans, nous le devons. » [Pete Hegseth, American Crusade, Broadside Books, 2020] Assermenté la main posée sur une Bible gravée de Deus Vult — le cri de ralliement des croisés de 1095 — et de la Croix de Jérusalem, Hegseth a institué des offices chrétiens mensuels retransmis dans tout le Pentagone, récité le psaume 144 lors de conférences de presse en temps de guerre, et décrit le sauvetage d'un pilote abattu en Iran comme une réitération de la mort et résurrection du Christ [Foreign Policy, 8 avril 2026]. Il avait lui-même, dès 2018 à Jérusalem, souhaité la reconstruction du Temple de Salomon à l'emplacement de l'Esplanade des Mosquées. Ce n'est plus de la politique : c'est de l'eschatologie appliquée à la géopolitique, doublée d'un spenglérisme brutal. Un épisode révèle plus que tout autre la profondeur de cette théocratisation : Hegseth a limogé l'aumônier général des armées américaines, lui reprochant de pratiquer le « développement personnel » — c'est-à-dire, dans sa terminologie, de ne pas être un véritable chrétien. L'aumônier militaire, dont la vocation canonique est d'accompagner spirituellement des soldats de toutes confessions, renvoyé pour insuffisance dogmatique : ce détail, passé presque inaperçu dans le fracas de la guerre, dit tout. L'institution militaire américaine est convertie de l'intérieur en bras séculier d'une théocratie évangélique réformée où l'écoute spirituelle de l'autre n'est plus une vertu mais une trahison. À l'examen des trois critères augustiniens, le verdict est sans appel. Sur la justa causa : frapper sans déclaration de guerre un Etat souverain et assassiner son chef n'est pas réparer une injustice — c'est en commettre une. Sur la recta intentio : une guerre menée au nom d'un Deus Vult tatoué pour réaliser une prophétie millénariste n'est pas une conduite en vue de la paix. Sur la legitima auctoritas : un secrétaire à la Guerre qui impose un critère de sélection religieuse à l'état-major transforme l'autorité civile en théocratie de fait — exactement la confusion entre les deux Cités qu'Augustin a consacré son œuvre entière à dénoncer. Ce n'est pas une guerre juste : c'est magna latrocinia. Djihad, droit humanitaire, liberté et responsabilité Pour comprendre la position de résistance à cette agression, il est indispensable de rétablir la définition rigoureuse et classique du djihad, systématiquement pervertie aussi bien par ceux qui le réduisent à une idéologie d'agression que par ceux qui en font la preuve d'une barbarie originelle. Dans son acception coranique et juridique authentique, le djihad est d'abord une limitation de la guerre et un code d'humanité qui précède de plusieurs siècles les Conventions de Genève. La condition fondamentale est posée avec une netteté philosophique absolue dans la sourate Al-Baqara : « Combattez dans le sentier de Dieu ceux qui vous combattent, mais ne commettez pas d'agression. Dieu n'aime pas les agresseurs. » [Coran, 2:190] Le combat n'est licite que contre ceux qui combattent, en réponse stricte à une agression reçue. Si l'ennemi cesse le combat, la guerre doit immédiatement prendre fin : « S'ils cessent, que toute hostilité cesse, sauf contre les injustes » (2:193). La sourate An-Nisa va plus loin : « S'ils s'abstiennent de vous combattre et vous proposent la paix, alors Dieu ne vous donne aucune voie de droit contre eux. » [Coran, 4:90] Toute offre de paix doit être acceptée sans condition. La sourate Al-Anfal formule l'analogie la plus directe avec la recta intentio augustinienne : « S'ils inclinent vers la paix, incline vers elle aussi et mets ta confiance en Dieu. C'est Lui l'Audient, l'Omniscient. » [Coran, 8:61] Le Prophète Muhammad (paix et bénédictions sur Lui) a établi, rapporté par Bukhârî et Muslim : « Ne tuez pas une femme, ni un enfant, ni un vieillard, ni un moine dans son monastère. » [Hadith, Bukhârî et Muslim] Un hadith rapporté par Abû Dâwûd établit l'interdiction de la dévastation des biens civils : « N'abattez pas d'arbre fruitier, ne détruisez pas d'édifice, n'égorgez aucun animal, sauf pour vous nourrir.» Ces principes ont été traduits en code militaire opérationnel dès les premières années de l'islam. Le premier calife Abû Bakr al-Siddiq, le Juste, formule en 632, à l'adresse de ses armées, un code d'honneur qui figure parmi les documents les plus précoces du droit humanitaire dans l'histoire mondiale : « Arrêtez-vous, ô soldats ! Je vous charge dix commandements : ne commettez pas de trahison, ne vous écartez pas de la droiture, ne mutiliez aucun corps, ne tuez pas un enfant, ni une femme, ni un vieillard. N'abattez pas d'arbres fruitiers, ne détruisez pas d'édifices, n'égorgez pas de brebis ni de vache ni de chameau, sauf pour vous nourrir. Vous passerez près de gens qui se consacrent aux monastères : laissez-les à leur dévotion. » [Abû Bakr al-Siddiq, 632 ap. J.-C.] Ce texte énonce des interdictions d'une portée remarquable : protection des non-combattants, des récoltes, des animaux, liberté de culte absolue — treize siècles avant que la Convention de Genève n'élabore ses protocoles sur la protection de l'environnement en temps de guerre. Ce qui distingue fondamentalement la doctrine islamique de la tradition augustinienne — et lui permet de surmonter ses apories — ne tient pas à une synthèse hégélienne qui réconcilierait le pouvoir et la résistance dans un troisième terme supérieur : c'est un changement absolu de prémisses anthropo-théologiques. L'islam refuse le péché originel, instrument de légitimation du pouvoir coercitif. D'où la distinction radicale avec la doctrine augustinienne. Chaque être humain naît dans la fitra — une disposition naturelle à la droiture — et porte la responsabilité entière de ses actes. Mais il faut introduire ici la notion coranique de Qadar (قدر), souvent mal comprise comme un fatalisme ou un déterminisme aveugle. Le Qadar est le décret divin, la mesure et la connaissance éternelle qu'Allah a de toute chose. Le Coran dit : « Nous avons créé toute chose avec mesure (bi-qadarin) » (54:49). Croire au Qadar est le sixième pilier de la foi en islam. Or, cette prédestination n'est nullement un déterminisme qui annulerait la liberté humaine. Bien au contraire, le Coran affirme simultanément la souveraineté divine et la responsabilité individuelle : « Quiconque le veut, qu'il croie, et quiconque le veut, qu'il mécroie » (18:29). « Allah n'impose à aucune âme une charge supérieure à sa capacité. Elle sera récompensée du bien qu'elle aura fait, punie du mal qu'elle aura fait » (2:286). La liberté humaine est réelle, mais elle est une liberté acquise dans le cadre de la volonté créatrice divine. L'homme choisit librement ses actions, et en répond pleinement devant Dieu. Aucune prédestination ne saurait servir de prétexte pour justifier l'injustice ou l'agression, car nul ne connaît son destin écrit. La croyance au Qadar n'engendre pas de fatalisme, mais une responsabilité absolue : puisque Dieu sait tout et a mesuré chaque chose, l'homme doit agir avec justice, car il sera jugé sur ses choix, non sur un destin impersonnel. Ce monothéisme absolu, refusant tout associationnisme — et donc y compris toute assimilation de Dieu à un Etat ou une nation — interdit par principe la sacralisation du pouvoir politique que le protestantisme luthérien puis le sionisme évangélique américain ont progressivement opérée. Dieu ne confère pas de mandat divin à une nation élue pour conquérir le monde : il enjoint à chaque individu de ne jamais être agresseur et de résister à l'agression avec humanité. Ainsi, le djihad, nécessairement défensif, loin d'être une guerre sainte offensive, est l'expression de cette responsabilité librement assumée face à l'oppression. Il n'y a pas de « grâce efficace » qui transformerait infailliblement la volonté ; il y a un appel à la conscience, éclairée par la révélation, mais toujours libre d'obéir ou de se détourner. La prédestination islamique est une prédestination de science et de volonté, non une prédétermination absolue qui détruirait la responsabilité. C'est pourquoi les peuples musulmans peuvent revendiquer un droit de résistance qui n'est pas une révolte contre le décret divin, mais l'accomplissement de leur devoir d'êtres libres et responsables. La liberté et la responsabilité faisant un. Absolument un. L'émir Abdelkader : un chevalier de la foi Cette doctrine n'est pas une abstraction : elle a un héritier historique dont la pratique en est la démonstration la plus éclatante, et dont le nom traverse les continents. L'émir Abdelkader ibn Muhieddine (1808-1883) est une figure flamboyante d'une universalité morale que ses adversaires eux-mêmes ont dû reconnaître : Une ville des Etats-Unis d'Amérique — Elkadir, dans l'Iowa, fondée en 1846 — porte son nom, hommage spontané d'Américains qui, au moment même où il résistait à la conquête française, avaient été frappés par la noblesse de ses principes. Un guerrier musulman ennemi de la France coloniale, honoré par l'Amérique de Lincoln : le paradoxe dit à lui seul l'universalité de sa figure. Résistant à la colonisation française pendant dix-sept ans (1832-1847), dans un contexte où le maréchal Bugeaud pratiquait délibérément la méthode de la terre brûlée — massacres, enfumades de populations civiles dans des grottes, destruction systématique des récoltes —, l'Emir promulgua dès 1837, puis affina en un décret de 1843, un règlement militaire codifiant le droit des prisonniers de guerre bien avant la première Convention de Genève de 1864. Ce règlement stipulait que tout soldat français capturé serait traité sans distinction de religion, que la torture était interdite et que les blessés ennemis devaient être soignés au même titre que les siens. Le président du CICR Peter Maurer l'a reconnu solennellement à Alger en 2013 : « Même s'ils ne se sont jamais rencontrés, l'Emir Abdelkader et Henry Dunant partageaient une conviction commune : tout individu hors de combat doit être traité avec humanité et sans la moindre discrimination.» [Peter Maurer, président du CICR, Alger, 28 mai 2013] En 1860, exilé à Damas, Abdelkader protégea plus de 13 000 chrétiens d'un massacre certain au péril de sa propre vie — acte salué par la reine Victoria, Abraham Lincoln et Napoléon III. Ce guerrier musulman qui avait passé sa vie à résister à une agression coloniale se révélait ainsi l'héritier le plus rigoureux à la fois du djihad défensif coranique et de la recta intentio augustinienne — déplorant la guerre tout en la menant avec une humanité que ses agresseurs n'égalèrent jamais. C'est précisément parce que sa théologie refusait de sacraliser son propre camp qu'il pouvait protéger les chrétiens de Damas sans y voir la moindre contradiction : la fitra ne connaît pas de frontières confessionnelles, et le Qadar ne justifie jamais la cruauté. La guerre lancée le 28 février 2026 par l'alliance américano-israélienne échoue aux trois critères de la guerre juste augustinienne : la cause initiale — « la menace iranienne imminente » — que les plus hauts responsables des services de renseignement américains, à l'instar de J. Kent ont publiquement dénoncée ; l'illégalité et la démesure de la réponse la corrompt ; l'intention est radicalement viciée par une théologie de croisade qui substitue à la finalité de paix une finalité de domination eschatologique, nourrie par un pessimisme spenglérien nihiliste ; l'autorité s'est privée en théocratie de fait. Ce n'est manifestement pas une guerre juste. Un retour lucide à la tradition augustinienne authentique — celle qui sépare, comme Augustin lui-même l'aurait recommandé, la bonne graine et l'ivraie — suffit à démasquer ce brigandage sans avoir besoin d'autre instrument. Augustin aurait immédiatement reconnu dans la piété ostentatoire de ces guerriers tatoués de Deus Vult la libido dominandi qu'il avait passé sa vie à débusquer sous les oripeaux de la sainteté. Et il aurait ajouté — lui qui savait que la corruption du meilleur est toujours la pire — que le puritanisme croisé de ces hommes qui licencient les aumôniers militaires pour insuffisance dogmatique n'a d'égal, comme l'actualité quotidienne de l'affaire Epstein nous l'enseigne, que leur perdition dans la perversité et le vice. La magna latrocinia est aussi morale : elle se reconnaît à ce qu'elle réclame de Dieu le plus fort quand elle a le plus à lui cacher. À Islamabad, la question n'est pas théologique : elle est politique et simple. Est-on prêt à reconnaître les droits inaliénables des peuples arabes et musulmans — un Etat palestinien souverain, sur les frontières de 1967, avec El Qods (Jérusalem) comme capitale, droit de l'Iran, à l'instar de tous les peuples, sans aucune discrimination, à un programme nucléaire, la souveraineté et l'intégrité territoriale du Liban — ou cherche-t-on à imposer une capitulation déguisée en accord ? La réponse déterminera si la trêve actuelle est le début d'une paix juste, la seule acceptable, ou simplement une guerre différée, porteuse de tous les périls et pour tous. La Oumma est revenue sur le scène de l'histoire et a décidé de vivre. Et elle vivra inchallah.