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Journal d'un pisse-vinaigre
Publié dans Le Quotidien d'Oran le 24 - 03 - 2010

Je n'hésiterai pas, j'irai droit au but, car j'ai horreur des zigzags: chaque fois que mon regard tombe sur un être humain qui montre des signes de joie, une envie terrible de vomir empoigne ma gorge; ça me dégoûte; ça m'entortille les intestins; et ma langue éprouve un besoin tyrannique de piétiner au plus vite cette bonne humeur, d'étouffer ce feu qui fait scintiller sottement les yeux.
C'est là évidemment une confidence qui va sûrement vous choquer et vous indigner, peut-être même vous blesser, vous pincer sauvagement les nerfs, faire jaillir de votre bouche des insultes acides, parce que vos oreilles ne sont pas habituées à ce genre d'aveu. Mais il faut que je vous informe dès maintenant: quand je parle, c'est toujours la vérité qui m'importe, qui guide ma langue, qui me souffle les mots dont j'ai besoin, mais jamais la viande de celui qui m'écoute. Je sais que les hommes se sont entendus pour ne pas se dire beaucoup de choses, qu'ils préfèrent les taire ou les remplacer par des mensonges, mais jamais je ne serai un homme de cette misérable espèce, vivant avec des tas de masques à portée du visage. Le signe particulier que j'aurais aimé que l'administration porte sur ma carte d'identité nationale est la franchise.
Ainsi donc, la plus petite trace de gaité que mes sens détectent, fait surgir au fond de moi des vers gros, visqueux et gluants, qui se mettent à saliver dans mes veines un liquide que je devine épais et noirâtre, qui me soulève le cœur, qui gâte mon sang, qui transforme ma langue en dard. Alors, avec des mots gorgés de venin, je pique, j'injecte mon poison dans le sang du corps porteur des signes de joie. Après quoi, je contemple ma victime, jouissant abondamment du spectacle qui s'offre à mes regards: la chair du visage qui pâlit et se fane, les yeux qui s'éteignent, la tête qui s'alourdit et penche lamentablement sur la poitrine, la bouche qui s'affaisse et soupire, le corps qui rapetisse. Car, je l'avoue avec un véritable sentiment de fièreté, aucune de mes proies n'a jamais échappé à mes morsures. Mes paroles accablent immanquablement celui que j'attaque. C'est un don qui me vient du Seigneur.
Je dois l'avouer: les gens qui me connaissent bien ou qui ont entendu parler de moi me craignent comme le cancer. Ils ont tous adopté la même tactique: quand ils sont en train de vivre un instant de bonheur, aussitôt que j'apparais dans leur voisinage, ils plombent leurs figures et se mettent à se plaindre lamentablement. En une fraction de seconde, ils étouffent la joie qui flamboyait, il y a un moment dans leurs yeux et leurs paroles, et la remplacent par des bataillons de soupirs. Si je les aborde, ils me tendent une main faite de pâte, ou expirent péniblement un salut rachitique, et souvent ne tardent pas à se disperser, inventant chacun une raison urgente de renter. Alors, je reste seul, frustré, haineux, amer, aigri. Il n'y a que ma mère qui ne se comporte pas ainsi. Mais j'ai flairé sa combine depuis longtemps: apitoyée, inquiète, elle fabrique des histoires pleines de gaité pour offrir à son fils quelque chose à piétiner. C'est pourquoi je n'accorde aucune attention à ses joyeux contes. Ce qui chagrine beaucoup maman.
Cependant, je ne dois pas dramatiser. Bien que la joie est une denrée très rare aujourd'hui, de temps à autre, une victime me tombe dans la gueule.
Un jour, par exemple, une collègue travaillant dans le même bureau que moi, connaissant pourtant ma réputation, m'a informé qu'elle allait se marier. Elle avait ressenti un besoin pressant de parler, d'exprimer immédiatement sa joie, et n'ayant trouvé alors personne d'autre que moi à portée de sa fièvre, elle m'avait confié son bonheur. Pendant qu'elle étalait sa joie, niaise et gamine comme toutes les filles qui vont devenir des épouses, je filais ma toile, comme une araignée, calmement et patiemment. Je l'ai laissée gambader à son aise, puis j'ai pris la parole : «Tous les mots que tu viens de prononcer ont été prononcés des millions de fois par des millions de filles avant toi. Exactement, les mêmes paroles. Avec la même lumière dans les yeux, la même liesse sur le visage, le même enthousiasme dans la voix, et la même vivacité et allégresse dans les mouvements du corps. Mais la vérité est là, impitoyable et noire, elle est autour de nous, elle est partout où se pose le regard, palpable comme ce bureau, tu n'as qu'à tendre la main, sans bouger de ta chaise. Cette administration compte des dizaines de femmes mariées, tu es d'accord avec moi. Je ne serais pas exigeant avec toi, je te demanderais de m'indiquer une seule qui soit véritablement heureuse. Tu les côtoies depuis des années maintenant. Tu as la mémoire bourrée de discussions que vous avez eues ensemble. Alors, dis-moi, ma sœur, de quoi parlent-elles sans arrêt ? Du bonheur ? De la joie de vivre ? De l'amour ? Des fleurs ? Des vacances ? Des voyages ? Non et non ! De bout en bout, ce ne sont que des tas de linge sale et puant qu'il faut laver et repasser; des montagnes de vaisselle graisseuse qu'il faut frotter; des repas qu'il faut préparer et servir; une poussière obstinée qu'il faut traquer; un parterre qu'il faut nettoyer; des gosses qu'il faut surveiller; un mari qu'il ne faut pas énerver; peut-être aussi une belle-mère qu'il faut ménager; des querelles et des cris; des larmes et des plaintes; et tout ça en dehors du travail qu'elles doivent se taper ici. Et au terme de quelques mois, la jeune fille se métamorphose en une outre remplie à crever de larmes et de gémissements, et les dégats apparaissent sur le corps et le cerveau. Partout où elle découvre une oreille qui veut bien l'écouter pour une raison ou une autre, elle chiale, elle chiale. Elle se laisse aller et la laideur se met au travail. Si tu trouves que j'exagère, demande à chacune de vider son sac sur ta table. Parmi la peinture qu'elles utilisent pour donner un peu de couleur à des visages avachis, ton oeil découvrira inévitablement des médicaments ou des feuilles de maladie. C'est ce monde rose qui t'attend après le mariage, mademoiselle! Ne te laisse pas influencer par les feuilletons idiots que te sert le petit écran chaque jour ! Bien sûr, le bonheur conjugal existe, mais pas dans ce pays habité par plus de trente millions d'oiseaux de malheur ! Chez nous, l'homme et la femme n'ont pas été élevés pour s'aimer, mais pour trimer, pour se surveiller, poue hurler, pour s'entredéchirer, pour vivre chacun enfermé dans ses fantasmes, jusqu'à ce qu'une tombe les sépare. Et ne crois pas que ça se passe différemment pour les femmes au foyer ! C'est le même enfer ! Du mensonge épais et dégoutant qui dégouline des murs, des meubles, des vêtements, des ustensiles, des discussions, des cris, des larmes, de la joie, des repas, des projets, des serments, des promesses... Je vais peut-être te choquer, mais une, parmi nos collègues m'a dit un jour qu'il lui arrive souvent de désirer ardemment la mort de son mari ! Selon elle, elle n'est pas un cas particulier, beaucoup de femmes remâchent ce rêve ! Je l'ai informée que les hommes aussi se nourrissent abondamment de cette plante charnue ! Tu imagines la chose? Un homme et une femme couchant dans le même lit, pendant des milliers de nuits, chacun d'eux priant pour que la viande qui ronfle à ses côtés se refroidisse définitivement ! Mais qui sait ? Peut-être que l'homme à qui tu vas t'enchaîner bientôt ne ressemble pas à tous les autres. Il ne faut pas désespérer. C'est ce que nous apprennent les proverbes et la sagesse qui nous servent à supporter les ordures qui parsèment notre chemin dans cette vie. Il faut bien continuer à respirer. Va, marie-toi, ma sœur ! Que Dieu éloigne de toi ce qui arrive tout le temps après le mariage! Amen !»
Pendant que je parlais, j'ai observé soigneusement ma collègue. Ce jour-là, les résultats de mes paroles ont dépassé largement mes attentes habituelles. À la fin, ce n'était plus une jeune fille alerte, vivante et gaie, qui était en face de moi, mais un corps déformé couvert de chiffons, secoué par des sanglots. J'en suis resté bouche bée. Des larmes me sont montées aux yeux et je me suis mis à pleurer. Dieu merci, personne ne nous a surpris ainsi, chacun pleurnichant sur sa chaise, les coudes sur le bureau, la tête dans les mains. Qu'auraient-ils pensé alors ? J'ai horreur de ces situations bourrées de malentendus.
Je pourrais aussi vous parler de cette autre proie qui est venue, de son plein gré se jeter dans mes filets. J'étais dans un café, assis devant un thé froid où flottaient des feuilles de menthe, pourrissant de solitude et d'ennui. Mais il était écrit que j'allais bientôt déguster de bons moments. En effet, alors que j'étais sur le point de quitter ce lieu, un voisin a franchi la porte du café. J'ai bondi sur l'occasion, j'ai crié son prénom. Me reconnaissant, il a hésité un instant, mais il s'est dirigé vers ma table. Ravi, je l'ai longuement salué, lui serrant chaleureusement la main.
Le garçon s'est approché et lui a demandé ce qu'il voulait prendre. Mon voisin a commandé un café bien fort. Une fois servi, il farfouille un instant dans ses poches, en extrait une cigarette chiffonnée qu'il plante entre ses dents et allume à mon briquet. C'était une Marlboro. Pendant dix minutes, il se contente de répondre à mes questions, froid, méfiant et aux aguets. Puis, à mon grand étonnement, brusquement, une lumière éclaire son visage, et il m'annonce d'une voix émue qu'il vient d'avoir un enfant. «C'est un garçon! me dit-il. J'ai prié Dieu jour et nuit pour qu'il soit un garçon, et Dieu a exaucé mes prières ! J'ai eu trois filles avant lui ! Tu devines alors la joie qui m'a submergé quand on m'a informé que c'est un garçon ! Pendant neuf mois, j'ai dormi sur des braises attisées par la peur d'avoir encore une autre fille. Mais mon petit mâle a mis fin à ma souffrance. Maintenant, je dors comme un sac de sable... »
J'ai laissé ce flot de paroles ridicules s'écouler paisiblement. Mieux, j'ai encouragé mon voisin avec des hochements de tête qui se voulaient graves et lourds de sens. C'est ainsi que j'ai étouffé la méfiance de cet imbécile heureux comme un con parce que sa formidable épouse a accouché d'une merveille de sexe masculin. Ensuite, j'ai planté mon dard dans sa chair engourdie et j'ai vidé dedans tout le venin dont je suis capable quand je tiens un type pareil dans mes pattes. J'ai dit : « Mes paroles vont sûrement te paraître bizarres, comme celles d'un fou, mais je ne te cacherai pas la vérité, et je serai franc comme les yeux d'un bébé. Je t'avoue que je ne comprends pas qu'il puisse exister encore dans notre pays des gens qui expriment de la joie quand ils ont un enfant, qu'il soit une fille ou un garçon ! Mais regardons autour de nous, mon frère ! Observons tous les deux ce monde qui grouille ici et à l'extérieur de ce café ! Que voyons-nous ? Des citoyens qui s'agitent sans arrêt, dans un désordre étourdissant ; mal habillés ; mal chaussés ; mal nourris ; souvent laids ; souvent malades ; les nerfs à fleur de peau ; une poignée de sous dans la poche ou fauchés ; crevant d'ennui ; pourrissant de désirs inassouvis ; bouffis de fantasmes ; ruisselant de lamentations ; et je t'épargne la suite de la liste car elle est interminable, mon frère. Et tous ces hommes et ces femmes ont été à un certain moment de leur vie des bébés comme le tien, mon frère ! Eux aussi ont été accueillis par leurs parents avec une immense joie et des youyous ! Mais ils ont presque tous fini dans cette multitude bariolée et médiocre, gonflée d'insatisfactions et d'aigreurs, contenant aussi dans ses flancs, des assassins, des voleurs, des fous, des mendiants, des chômeurs, des fainéants, des lâches, des ivrognes, des drogués, des violeurs, des corrompus, des candidats au suicide, et bien d'autres catégories d'individus. C'est ce sort là qui attend la plupart de nos enfants ! S'ils arrivent à échapper au crime et à la folie; aux maladies qui sévissent dans le pays; aux accidents de voiture qui fauchent des milliers de vies; à la drogue qui se vend dans la rue; aux couteaux qui sont brandis pour un oui ou pour un non; à la mer qui renvoie leur cadavre sur nos plages ; au chômage qui déshonore ; à la grisaille et à l'ennui; aux puanteurs de la débauche; s'ils arrivent à échapper à tout ça; alors ils rejoindront le troupeau de ceux qui n'arrêtent pas de tendre la main à des responsables qui ne sont pas mieux lotis que ce grouillement que nous avons sous les yeux; qui possèdent les mêmes intestins, le même estomac, la même cervelle, les mêmes idées étriquées, les mêmes rêves indigents, les mêmes frustrations séculaires, les mêmes nerfs toujours à vif, la même langue intarrissable, la même intolérance, le même égocentrisme, la même suffisance, et le même caquetage. Il mendiera jusqu'à la fin de sa vie. Mais il faudra qu'il soit doté d'une chance extraordinaire pour faire partie de ce troupeau ! Aujourd'hui, les jeunes sont exposés à des tentations effroyables qui guident souvent leurs pas vers les sentiers boueux du crime ! Ils vont jusqu'à massacrer leurs propres parents ! Au moindre mot, les couteaux jaillissent des poches. Des milliers de jeunes se promènent dans le pays avec l'idée de percer des corps. Alors, dis-moi mon frère, comment veux-tu que je sois heureux à la naissance d'un garçon ? Ils sont fous les gens qui montrent du doigt mon célibat. Jamais je ne commettrai cet acte criminel qui consiste à prendre épouse ! Je ne veux pas qu'un jour mon propre fils me plante un couteau dans le ventre ! Je ne veux pas que ma propre fille se prostitue pour se nourrir ! Je laisse ce bonheur aux autres ! Je ne demande qu'une chose à Dieu : qu'il prolonge la vie de ma mère jusqu'après ma mort !... »
Je me suis interrompu au moment où les muezzins se sont mis à appeler à la prière. J'ai payé les consommations et nous sommes sortis du café pour aller à la mosquée. Mon voisin n'a pas prononcé un mot pendant tout le trajet. Visiblement, j'avais réussi à saccager son bonheur idiot. J'ai jeté un coup d'œil sur son visage : il évoquait celui d'un cadavre.
Ce jour-là, quand je suis rentré à la maison, maman m'a encore une fois parlé de mon mariage. « Tu sais que je ne suis pas immortelle, mon fils ! Il faut que je te marie avant que la mort ne me ferme les yeux définitivement ! Et je n'en ai pas pour longtemps ! Je la sens qui rôde autour de moi jour et nuit ! Son odeur emplit la maison ! Elle me chuchote qu'il est temps de partir ! Je ne veux pas être enterrée avant de te confier à une jeune femme bien portante et pleine de sollicitude !...» Je l'ai interrompue en criant que je ne voulais pas entendre parler de mariage et de mort. «Je ne suis pas fou pour penser à une chose pareille ! Tous les hommes et les femmes de ce pays sont des gamins et les gamins ne devraient pas avoir le droit de se marier ! Où vois-tu des adultes ? Où ? Ecoute ! N'entends-tu pas ces vagissements stridents qui s'élèvent de tout le pays ? Des bébés, partout des bébés excités et désordonnés ! Et tu veux que moi aussi je participe à la mascarade !...» Mais ma mère m'a insulté et s'est enfermée dans sa chambre pour pleurer.


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