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Vu à la télé : Vive l'impunité !
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Publié dans El Watan le 29 - 05 - 2014

E n France, l'affaire Bygmalion a soulevé des tempêtes, en Algérie l'affaire Saâdani n'a fait que des vaguelettes avant de mourir de sa belle mort. Le patron du premier parti d'opposition, l'UMP, pris en flagrant délit de malversations, a été poussé vers la porte de sortie avant que son cas ne soit traité par la justice. Le patron du parti majoritaire algérien, le FLN, ne semble nullement inquiété par les révélations de la presse sur les biens non déclarés qu'il possède à l'étranger et notamment leur origine, ni sur la provenance des fonds qui lui ont permis de capitaliser une grosse fortune par rapport à ses revenus en tant que responsable politique. Jean François Copé a trahi la confiance des militants de son parti et devra pas conséquent se justifier dans la transparence.
Amar Saâdani, parachuté à la tête du vieux parti unique, a plutôt esquissé un gros rictus face au scandale qui l'éclaboussait de toutes parts, façon de nous dire que rien de grave ne pourrait lui arriver. Ce sont-là deux cas de figure qui donnent à réfléchir sur les modèles de société auxquels nous appartenons. Pourquoi risquer une telle comparaison qui semble si évidente sinon pour dire que si de l'autre côté de la Méditerranée la justice et la presse restent les valeurs les plus sûres de la démocratie, chez nous ces deux secteurs sont encore à la recherche de leur véritable statut d'autonomie et ont beaucoup de chemin à parcourir avant de prétendre jouer un rôle identique pour la construction de la démocratie. Et tant que la presse et la justice resteront sous haute surveillance, l'impunité demeurera le principal atout du Pouvoir, sa carte maîtresse qui lui permet de créer ses propres moyens de reproduction. Le fait est comme inscrit de manière indélébile dans la logique et le mode de pensée.
Chaque responsable désigné ou élu , quels que soient sa fonction ou son grade, arrive à son poste de responsabilité avec la certitude d'avoir les coudées franches pour tout entreprendre dans les limites de ses prérogatives sans jamais être tenu de rendre des comptes sur sa gestion et son activité de manière générale. Dans sa tête, il est plus redevable à ceux qui l'ont placé là où il se trouve qu'à l'environnement sociétal au service duquel il devrait être théoriquement mobilisé. C'est comme cela en vérité que le système politique tisse ses ramifications et se transforme en hydre à plusieurs têtes qu'il est difficile d'abattre. Il ne s'agit pas de jeter l'opprobre gratuitement sur tous les cadres honnêtes et compétents que compte le pays dans tous les domaines de la vie active — il en existe et c'est grâce à leur probité que de nombreux secteurs tiennent plus ou moins bien la route — mais force est de reconnaître que le lien qui existe entre le Pouvoir et ses subordonnés cache mal les velléités de corruption directes ou indirectes qui ne disent pas leur nom, mais qui dans la pratique font que les responsables qui ont la bénédiction des gens du sérail sont au départ prémunis contre toute mesure coercitive, même si leurs bilans sont catastrophiques. En somme, ceux qui servent avec zèle et parfois outrecuidance le système ont ce sentiment d'être protégés même quand leurs casseroles sont tonitruantes, et les abus qu'ils ont commis fortement répercutés par la vox populi.
La spécialité en Algérie est de voir de nombreux responsables de haut niveau dans la hiérarchie politique ou administrative s'en retourner avec des «promotions» au lieu de sanctions après des passages jugés par des spécialistes de catastrophiques. C'est souvent le sort réservé à des ministres qui sont remerciés pour leur «loyauté», mais à qui on ne demande jamais de se justifier sur des contre-performances flagrantes alors qu'ils avaient des moyens colossaux pour réussir des résultats autrement plus flatteurs. Mais il faut dire qu'entre le fait de mal gérer son secteur pour incompétence ou manque carrément de conviction, et celui d'abuser de sa position pour favoriser le clientélisme et la gabegie à son propre profit, autrement dit pour faire ce qu'on appelle par euphémisme des affaires, il y a des nuances sur lesquelles la presse et la justice ne peuvent pas se taire.
Dans les pays démocratiques, tout responsable, toute personnalité publique qui viole le contrat de confiance établi avec les citoyens est soumis aux rigueurs de la loi. Même les présidents de la République ne sont pas épargnés quand ils confondent moralité et affaires sales. Aux révélations fracassantes des médias, la justice s'autosaisit automatiquement et ouvre les enquêtes d'usage. Il en est, hélas, autrement dans notre pays où des ministres dont les noms sont mis sur la place publique parce que suspectés de malversations ou dilapidation de deniers publics bénéficient d'une «couverture» qui illustre bien la théorie du donnant-donnant appliquée par la famille dirigeante. Sans revenir sur les cas de Chakib Khellil, Amar Ghoul, ou près de nous Amar Saâdani qui ont défrayé la chronique et sur lesquels s'est intéressée la presse internationale avec des rapports lourds, celui de l'ex-ministre de la Culture se passe de tout commentaire.
Voilà un membre du gouvernement que des cadres du ministère en connaissance de cause ont violemment critiquée pour sa gestion désastreuse, documents comptables à l'appui, qui a utilisé un argent fou du Trésor public sans justifier dans le détail sa destination, qui a laissé un secteur en complète décomposition, et qui donc a été naturellement ciblée par la presse pour bilans étouffés, sans que la justice ne vienne s'intéresser à ce dossier. L'exemple n'est pas isolé, loin s'en faut. Le wali d'Alger, en se montrant complaisant avec son fils en lui facilitant l'acquisition d'un logement AADL, alors qu'il n'avait pas le droit, méritait lui aussi d'être interpellé sur ce piston qui a soulevé des gorges chaudes. Ailleurs, il aurait à tout le moins démissionné face à un tel scandale. Ici, ça paraît presque naturel…Tout comme le dramatique suicide au consulat de Lyon où l'affaire du passe-droit paraît plus scabreuse qu'on l'imagine. Il y a un mort, mais pas d'enquête approfondie sur les raisons du drame. Combien d'injustices sont commises et non rapportées au public ? Dieu seul le sait…


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