Comme à chaque événement de forte amplitude émotionnelle, la nouvelle tragédie qui vient de frapper Ghardaïa s'est répercutée avec fracas sur les réseaux sociaux. Et l'un des thèmes qui reviennent avec insistance après chaque nouveau pic de violence, avec son lot de morts, de chaos et de sidération : facebook est-il complice ? Facebook serait-il devenu un «acteur», un «catalyseur» du conflit ou bien est-il un simple «exécuteur» inoffensif, un réceptacle un peu agité sur lequel viennent s'imprimer les événements sans vraiment impacter la grammaire du monde ? Allusion ici aux dizaines de pages, de «murs», de comptes qui appellent au crime, attisent la haine ethnique et font, in fine, la promotion d'un communautarisme de ghetto. A considérer certains groupes, certains «statuts», certains profils, on en vient presque à se demander, en effet, si facebook (au sens métonymique) ne serait pas l'un des agents du pourrissement…Disons tout de suite qu'ils sont légion à répondre par l'affirmative. Il n'est pas besoin de relayer ces contenus venimeux qui, dans n'importe quel Etat de droit, eussent été passibles de poursuites devant un tribunal. Au demeurant, n'importe quel quidam ayant un «username» et un «password» peut s'en faire une idée dès qu'il met les pieds sur facebook. Nous sommes bien obligés de constater que, loin d'être une simple sphère «virtuelle», les réseaux sociaux impactent sensiblement le réel. Une lapalissade. Mohamed Aïssa, le ministre des Affaires religieuses, révélait tout récemment que 90% des djahidistes algériens enrôlés dans Daech ont été recrutés via les réseaux sociaux. Et pour revenir à Ghardaïa, on ne compte pas le nombre de groupes dont les membres tiennent réunion et décident concrètement des actions à entreprendre contre la «communauté» opposée, le tout, avec moult détails opérationnels, au nez et à la barbe de la «brigade de facebook» et autres officiers de la cybercriminalité. Mais ceux-ci semblent davantage occupés à surveiller et à intimider les militants pacifiques qu'à traquer les vraies niches de la violence. Maintenant, la question est de savoir comment «pacifier» facebook ? Le mot est, certes, un peu fort, mais quand on regarde la somme de brutalités, par le mot, par le signe, par l'image, qui infestent le réseau social, il apparaît très clairement que l'espace physique du conflit a bien fini par «annexer» la Toile (et même tout l'espace du symbolique) pour en faire le prolongement naturel des affrontements entre les «belligérants». Certes, le vide juridique n'aide pas à codifier ce territoire et à l'arrimer au champ du droit. Et quand on se représente que l'une des raisons du pourrissement à Ghardaïa est précisément la faiblesse structurelle de l'institution judiciaire, il ne faut pas s'attendre à ce que la justice aille, de sitôt, traquer les thuriféraires du «droit naturel» dans un territoire par définition anomique. «Ne vous habituez jamais aux chiffres» Mais, fort heureusement, il y a bien plus de raison, de solidarité, «d'Algérie» tout simplement, que de haine et de manipulation sur facebook. Certains postent des photos de leurs escapades de naguère à Ghardaïa, du temps où la pentapole du M'zab attirait des passionnés du monde entier, longtemps avant Yann Arthus-Bertrand. Une manière de dire leur reconnaissance à la vallée du M'zab et de signifier aussi qu'il est possible de retrouver, de reconstruire, cette image, fût-elle touristique. Il y a aussi ceux qui parlent de se rendre sur place, histoire de partager un f'tour avec les deux communautés fâchées. C'est peut-être naïf, c'est peut-être trop tôt pour un Aïd El fitr de conciliation, mais ils ont au moins le mérite d'essayer. De semer autre chose que du verbe mortifère. Et peut-être même qu'à l'heure où nous écrivons ces lignes, ils sont déjà en route vers le M'zab. Et sur facebook aussi, au milieu de ce magma chaotique de commentaires émus, de «statuts» fielleux et de laïus révoltés, il y a aussi de la lucidité. Des clés pour comprendre. Et de belles et précieuses tentatives de déchiffrement. Comme cette analyse postée à chaud par le sociologue Nacer Djabi. Extrait : «La crise de Ghardaïa nous renvoie à notre échec dans la gestion de notre diversité sociale, culturelle et religieuse (…). Prenons par exemple l'éducation, le logement, le mariage, le lieu de travail, l'espace associatif, etc., ce sont ces institutions sociales fondamentales qui créent une société effective au lieu d'un regroupement de population qui cohabite pour un temps. Ce qui est répandu à Ghardaïa depuis des années, voire des décennies, est que ces institutions ne produisent pas du ‘‘vivre-ensemble'' comme il en est de toute société saine et n'œuvrent pas à créer de l'harmonie sociale.» Un dernier «statut» pour la route : cet émouvant cri du cœur de Amira Bouraoui : «Ce sont les chiffres qui me gênent. Le chiffre du nombre de morts algériens. Mes souvenirs me ramènent à une époque terrible. A la une des journaux, des chiffres. Nous étions choqués au début. Au début de la décennie. 10 morts en une. Ensuite 20 morts. Sans identité. Sans visage. Savez-vous que vous finissez par vous habituer aux chiffres ? Ensuite, quand il n'y en a que 6... Ah oui 6 morts c'est mieux que 20. Ça va. C'est une bonne journée. On ne donne jamais de visage ni d'identité à nos morts. Que des chiffres macabres. Ne vous habituez jamais aux chiffres. C'est à la mort de vos concitoyens que vous vous habituez. Ne vous habituez pas aux chiffres. Derrière ces chiffres se cachent un humain avec un âge, un nom, un prénom et des rêves d'une vie meilleure. Ne vous habituez jamais aux chiffres. Retrouvez la capacité de vous indigner. Ce n'est qu'ainsi qu'on est en vie.»