Comment interroger l'écriture de Bouziane Ben Achour et son rapport à l'écriture de l'histoire et l'écriture mémorielle ? Comment cet auteur convoque l'histoire de son pays et l'imbrique dans ses récits ? D'où l'hybridité de cette nouvelle forme d'écriture en termes de typologie textuelle. Nadia Ben Achour, enseignante à l'université d'Oran, tente d'y répondre. «Le point de départ de notre réflexion sera l'articulation dans la fiction et les formes du langage impliquées dans les romans de Bouziane Benachour. Nous interrogerons cette formulation thématique et surtout la forme nouvelle assez singulière de cette écriture», dit-elle en préambule. Et d'ajouter: «Le fait de se rapprocher de plus près de l'œuvre romanesque, de cet auteur, nous a fait découvrir quelques procédés d'écriture. Premièrement, la forme pose problème, elle ne répond nullement à la forme dite traditionnelle du roman algérien, qui combine et associe, généralement, le mnémonique au réel, dans des structures romanesques dominées par l'imaginaire. Deuxièmement, les procédés narratologiques semblent être empruntés à un autre genre : le théâtre. Troisièmement, l'évocation de l'Histoire de l'Algérie est en filigrane des trames racontées et le contexte de CRISE est mis en évidence. Nadia s'interroge sur le choix de ces romans. Bouziane Ben Achour est d'abord journaliste, il est également romancier, mais aussi un dramaturge qui compte a son actif plus de 9 pièces théâtrales.» «L'écriture de l'auteur est au début déroutante, puisque dans la quasi-totalité de ses romans, il fait parler les ‘‘sans voix'', ces petites gens marginalisées de la société qui racontent, sous un éclairage nouveau, leur parcours débridé par des aveux dévastateurs et renversants». Selon l'enseignante, Bouziane excelle dans la description psychologique de ces morceaux d'humanité. Il utilise pour cela un patrimoine générationnel, la mémoire collective, en revisitant des fragments d'histoire de son pays et les histoires de ses personnages atypiques qu'il semble parfaitement connaître pour les avoir côtoyés. «L'auteur fouille l'âme profonde de ces personnages issus de milieux populaires qui vivent d'un bonheur infiniment simple malgré leur précarité et leur naufrage dans les aléas de la vie. Des artistes méconnus et sans gloire, ce qui les rend plus touchants et agréables à découvrir». La trame de ses récits est faite de suspenses, de digressions et d'intrigues inattendues. Le style s'écarte volontiers de la préciosité par une écriture rimée, aérée et musicale par endroits. Le lecteur est tenu en haleine d'un bout à l'autre. A notre tour de nous interroger : quel est le rôle de cette littérature-témoin, une littérature qui accompagne l'histoire ou l'explique à sa manière, une littérature où histoire et fixation de mémoire se donnent la main pour fixer l'instant ? Est-elle convoquée pour expliquer quelque chose ? «Difficile de trouver une réponse définitive et surtout convaincante, mais nous avons émis notre première hypothèse : l'écriture de Ben Achour est un nouveau genre où il réécrit de façon théâtrale l'histoire de son pays afin de l'apprivoiser, l'analyser pour enfin la comprendre. Il faut dire que cette écriture théâtrale épouse les canons du récit dit ‘‘traditionnel'', d'où l'hybridité de ces écrits, partie de l'idée que cela est justifiable, étant donné qu'au commencement notre auteur est dramaturge et là se trouvent ses premiers amours.» Le roman et le théâtre sont assez distinctifs, par leur mode d'énonciation, (l'une est scénique l'autre est scripturale). Les frontières entre écriture dramatique et écriture narrative semblent donc particulièrement fines. Prenons le roman Sentinelle oubliée (publié en 2004) qui revient à travers trois moments de l'histoire algérienne. Les moments les plus marquants, l'auteur les fragmente en trois grandes parties où le référent histoire est omniprésent, la symbolique aussi. D'abord, la Révolution, la lutte de Libération nationale, présentées de façon frénétique par une grand-mère. Voulant à tout prix réhabiliter la mémoire de ceux qui se sont sacrifiés pour une Algérie devenue quelque peu oublieuse, cette aïeule est synonyme intangible de retour au passé, un passé pas aussi lointain que cela, une période qui continue de hanter cette «vieille» frôlant, par moments, l'aliénation par son acharnement à vouloir récupérer, coûte que coûte, des ossements de chouhada. Plongée dans des réminiscences, cette grand-mère nous délivre des fragments de l'histoire. Son histoire à elle. Une histoire à plusieurs. Une sentinelle de la mémoire assumée, une femme en perpétuelle quête d'identité. Ensuite, le deuxième moment : le tableau de post-indépendance. L'auteur l'a voulu espace pris en charge par une belle fille, femme passive et résignée à son sort, femme qui ne peut vivre que sous domination masculine. Là encore, un appel à la mémoire se fait subtilement en faisant allusion à «des moments-clés» de l'histoire post-indépendance du pays dans lequel sont nées ces deux femmes appartenant à deux générations différentes. Enfin, une troisième période. C'est celle du moment présent caractérisé par la rébellion, de la jeune fille (une célibataire de 30 ans), plutôt l'esprit tourné vers l'avenir. Une femme instruite, harassée par son milieu social, dont l'incompatibilité d'humeur et l'insoumission demeurent les principaux traits de caractère… Nous sommes en plein dans la décennie noire. Rancunière vis-à-vis de ses deux congénères de la condition, elles sont toutes deux des femmes inscrites dans des périodes historiques déterminées, donc demeurant la cause principale de ses échecs à elle et, par ricochet, ces moments désignaient des crises qui ont généré la crise qu'elle vit et qui secoue son pays qu'elle désigne par la décennie noire. Trois temporalités représentées, à savoir la décennie noire (crise), et c'est du présent qu'on opère des allers et retours vers d'autres sphères temporelles comme le passé (rétrospection) et l'avenir (le rêve). Les textes de Ben Achour préservent la transparence de l'histoire et sa lisibilité. Les discours portent sur l'affrontement entre le passé, le présent et l'avenir… En fait, l'auteur fait appel à des moments-clés de l'histoire algérienne pour expliquer l'instant présent, justifier la crise actuelle et dire son temps ! «Bouziane Ben Achour, un témoin de l'histoire algérienne ? Oui, sûrement !»