Pilleur algérien, passeur tunisien, collectionneur européen. Tel est le lugubre triptyque qui vide, jour après jour, mais surtout nuit après nuit, notre patrimoine, à M'Daourouch, 35 km de Souk Ahras. C'est cette région qui a vu naître l'un des premiers romans, pour ne pas dire le premier roman de l'humanité ; il s'agit de Les métamorphoses ou L'âne d'or, d'Apulée de Madaure, dont la ville et le site ne gardent hélas que le nom de Madaure inscrit vulgairement sur un panneau. Abandonnée, cette région, page millénaire de notre histoire, constitue une proie facile pour tous les pilleurs et autres trafiquants en mal de gain facile. A sept kilomètres de la Nouvelle ville, l'antique Madaure semble être livrée à un anéantissement programmé du peu de ce qui lui reste debout. Le gardiennage aléatoire, à la limite du ridicule, semble encourager, voire même donner le goût à la fouille illégale et à la déprédation. Un jeune homme, infirme de surcroît, est chargé par la tutelle du gardiennage de ce haut lieu de la mémoire… Le gardien nous informe qu'après la mort de son père, qui était lui-même gardien des lieux, même durant l'époque coloniale, il a pris contact avec « DZAIR » et après un long parcours du combattant, est depuis, chargé de ce poste. Cependant, l'on a appris qu'il y a quelque temps, le site était protégé, car visité, inspecté, restauré, avant de tomber dans l'oubli total. Par une simple expérience, que nous explique le modeste gardien, dès qu'un véhicule s'arrête et que les nouveaux trabendistes remarquent que la plaque minéralogique est d'une autre région, les visiteurs sont aussitôt accostés, pas pour qu'on entame avec eux une conversation scientifique, mais pour qu'on leur propose une « marchandise » qu'ils ont volée du site ; cela pourrait être un buste ou une autre partie de statue, des pièces de monnaies, un vase… les pilleurs ne reculent devant rien. Certains sont même équipés de détecteurs de métaux, que les acheteurs étrangers leur ont envoyés pour mieux vider les lieux. Pas uniquement la ville antique de Madaure, mais aussi Tifeche, Taoura, Sedrata, Ksar Sbihi… « Une hécatombe en sous-cutanée », nous dit notre interlocuteur. L'auteur de L'âne d'or doit se retourner dans sa tombe, car en plus de l'abandon et l'oubli, voici venu le temps de la liquidation. L'association Les amis de Madaure semble être désarmée et impuissante. Que peut faire une association, même avec les meilleures intentions du monde, sans moyens, quand le voleur en est à la pointe de la technologie, muni d'un détecteur de métaux à balayage électronique ? Il y a comme un anachronisme chez la tutelle, nous explique un adhérent. Le patrimoine est considéré comme un tas de pierres, que de temps en temps, des officiels viennent inspecter ou visiter en compagnie de délégations étrangères, à qui ils le montrent avec fierté, sans plus. Ils semblent ignorer que la dégradation, mais surtout le pillage, ne craint pas les visites en voitures officielles. Beaucoup moins connu que d'autres sites berbères, romains et byzantins, celui de Madaure souffre en silence, (loin des yeux, loin du cœur), même si ailleurs la situation n'est guère reluisante, faisant l'objet de pillages et donc de trafics. Une situation frisant la catastrophe, à l'exemple du mur de soutènement du théâtre antique de Timgad, qu'on cache comme un début de lèpre, mais ça, c'est une autre histoire, car l'invoquer vous classe empêcheur de tourner en rond. Mais c'est dit quand même.