Résumé de la 1re partie n Pour Luciano Lutring ce n'est pas facile de conduire quand on a une balle dans le bras droit et une autre dans le ventre... Tout cela est resté inconscient jusqu'à présent dans l'esprit de Luciano Lutring, mais il comprend maintenant comment il a été élevé. Ses premières années, il les a passées dans le bar maternel. Mme Lutring avait un débit de boissons qu'elle tenait avec toute l'autorité dont elle était capable, trônant toute la journée derrière son comptoir, surveillant tout aussi jalousement son fils et son tiroir-caisse. En repensant à ces années-là, Luciano Lutring n'a qu'un mot à l'esprit humiliation. Sa mère l'a élevé comme une fille, l'obligeant à ne jouer qu'avec des filles : à la marelle, à la poupée, à la corde à sauter, et lui interdisant de fréquenter les petits garçons de son âge. Elle lui avait laissé pousser ses cheveux roux, une couleur si rare en Italie, qu'il devait à son père, et sa longue chevelure faisait son admiration. Lui, Luciano, n'osait plus quitter le bar familial où on le contraignait à jouer avec ses petites camarades. Quand il sortait dans la rue, il était immanquablement remarqué par un autre gamin qui se moquait de lui et lui courait après en criant — Eh, la fille ! Eh, la fille ! Pourtant, Luciano Lutring n'avait rien d'une fille, il le sentait. C'était même un garçon particulièrement vif, plein d'énergie. Quand il voyait de loin les autres garçons jouer à leurs jeux violents et échanger des coups, il n'avait qu'une envie, les rejoindre. Mais c'était impossible, jamais sa mère ne l'aurait permis, elle qui le grondait chaque fois qu'il avait un peu dérangé sa belle chevelure bouclée. 1945. Luciano Lutring a huit ans et c'est le grand choc de sa vie. Brusquement, de nouveaux clients font leur apparition dans le bar. Des hommes qui parlent fort, qui rient fort ou qui tapent du poing sur la table, mal rasés, mal habillés, avec des bottes grossières, des ceinturons, des chemises sales, mais surtout des armes, des revolvers énormes, des fusils, des mitraillettes. Ce sont des partisans italiens qui luttent contre Mussolini et les Allemands. Le bar de Mamma Lutring leur sert de quartier général. Là, le petit Luciano surprend des histoires extraordinaires, inimaginables. Lui à qui sa mère n'a raconté que des contes de fées entend des récits de batailles sanglantes, de fusillades, de combats avec des chars, des avions, des bombes. Il ne se lasse pas d'écouter avec une admiration sans borne tous ces hommes qui, avec l'exagération méditerranéenne, racontent des actes héroïques tous plus incroyables les uns que les autres. Quand personne ne le regarde, il s'approche d'une mitraillette ou d'un revolver abandonnés sur une table, les regarde et les touche avec un respect craintif. Le temps passe. Luciano Lutring grandit. A seize ans, il est toujours aussi beau. Seulement, maintenant, on dit qu'il est beau garçon, d'une beauté rare en Italie, avec ses yeux bleus et ses cheveux roux qu'il a enfin fait couper. Dans le quartier, on l'appelle «l'Américain». Il sent qu'il plaît aux filles et prend peu à peu de l'assurance. A suivre