Aïeux n Indigènes impitoyables qui ne faisaient pas de quartier, souvent seuls à travailler à la force de leurs bras pour nourrir de nombreuses bouches, ils ont fini par devenir les pasteurs incontestés de la famille, les bergers incontournables de la «tribu» juchés au sommet de la pyramide. Ils conseillaient les enfants, orientaient les petits-enfants sermonnaient les brus ou prenaient leur défense quand elles étaient victimes de la moindre «hogra». Ils étaient la force et la justice réunies. Rien ne se faisait à la maison, ou ne se décidait sans leur accord. Par respect pour leurs cheveux blancs. Ils avaient l'œil sur tout, étaient au courant de tout. Et s'ils acceptaient la contradiction des juniors, ils supportaient très mal qu'on remette leurs décisions en cause. Ils mettaient si bien le chèche qui soulignait leurs rides qu'on avait l'impression qu'ils portaient une couronne et que la canne à pommeau métallique sur lequel ils s'appuyaient était un sceptre, le bâton de Moïse qui indiquait la direction de la terre promise. De leur burnous protecteur, chacun avait sa part et tous l'avaient en entier. Comme le sein maternel. Le fils et la belle-fille ne pouvaient s'installer ailleurs et voler de leurs propres ailes qu'avec leur bénédiction. La petite-fille ne pouvait convoler en justes noces et construire son nid qu'avec leur permission, leur bénédiction. Ce sont eux les patriarches qui accordaient ou refusaient la main. Leur parole était un décret. Et rien n'était trop bien pour leur être agréable pour leur plaire et se mettre sous leur aile. Leur baraka n'avait pas de prix. Même les tout petits, pour échapper à la fessée, cherchaient refuge auprès de l'aïeul. Il est le centre et le cercle à la fois. Et quand bien même les enfants qui s'en allaient pour vivre leur vie à leur guise, la maison parentale n'était jamais vide. Jamais. Il y avait toujours une belle-fille pour aider mamy à étendre le linge sur la terrasse ou à repasser. Il y avait toujours un fils qui passait aux nouvelles pour s'enquérir de la santé des «vieux» ou pour leur demander leur avis sur telle ou telle question qu'il n'arrivait pas à trancher. Il y avait toujours un petit-fils ou une petite-fille qui traînait au fond de la cour ou du jardin pour vandaliser les fleurs que mamy a mis tant de soin et tant d'amour à planter. Le cordon ombilical n'était jamais coupé. C'est là, dans cette maison nourricière qui les a vus naître et grandir, que tous se réuniront le jour de l'Aïd autour des anciens pour fêter dans la communion familiale le sacrifice d'Abraham. Aucune excuse n'est tolérée. Le grand-père sera chéri jusqu'à son dernier souffle, la grand-mère sera assistée jusqu'à son ultime prière. Et dans la maison qui ne sera jamais vide, il restera toujours un objet, une étoffe, un cadre, un bibelot ou une odeur qui rappellera aux juniors le doux souvenir de ceux qui ne sont plus là «riht el waladine» c'est ça…