D'abord les faits. Il y a eu initialement, en 2011, une pétition lancée par le chercheur Ali Farid Belkadi qui avait découvert que le Muséum national d'Histoire naturelle de Paris détenait indûment les crânes prestigieux de figures nationales de la lutte anticoloniale. L'historien et anthropologue algérien avait interpellé les autorités algériennes en lançant notamment une pétition demandant la restitution par la France de ces restes mortuaires symboliques. Cette pétition, n'eut malheureusement pas de lendemains heureux, les pouvoirs publics algériens y opposant un silence incompréhensible. Cinq ans plus tard, Brahim Senouci, professeur de physique à l'université de Cergy-Pontoise et chroniqueur de notre journal, lance à son tour une nouvelle pétition, mais cette fois-ci à l'adresse du président François Hollande. Le but étant d'assurer à ces glorieux martyrs de dignes sépultures et contribuer par la même occasion au travail de mémoire nécessaire. Et là, fort heureusement, succès immédiat et large : plus de 28 000 signatures à ce jour, un appel solennel d'universitaires, historiens, chercheurs et autres personnalités culturelles publié dans le journal Le Monde, sans oublier de larges échos dans la presse française et algérienne. Dotée ainsi d'un solide IBM, c'est-à-dire d'un Indice de bruit médiatique élevé, cette seconde pétition fera réagir le ministre algérien des Moudjahidine qui annonce que le gouvernement allait se pencher sur la question. Mais, depuis, silence radio ! Et l'on constate alors que les autorités algériennes n'ont finalement rien examiné du tout et rien entrepris à ce jour pour obtenir le rapatriement des illustres crânes en question. Nos dirigeants politiques, présidence de la République en tête auraient d'autant plus le devoir d'agir efficacement que la législation, la jurisprudence et l'état d'esprit des responsables de la muséologie française ne sont finalement guère favorables. Et on peut en juger à travers la réponse adressée à ce sujet à notre confrère Brahim Senouci par le professeur Michel Guiraud, directeur des Collections CP 43 du Muséum national d'Histoire naturelle. Avec les accents outrecuidants du paternalisme et de la suffisance, ce bureaucrate lui oppose des éléments de jurisprudence et de procédure, mais surtout une conception néocoloniale qui ne dit en rien son nom ! Le tout, formant une «doctrine», tenez-vous bien ! Et la «doctrine», c'est-à-dire les principes de base et l'idéologie que s'est donnée le Muséum est que toute restitution de restes humains à valeur historique doit être fondée sur le lien familial. Comprendre donc, la demande doit émaner de descendants et être relayée éventuellement par une association dûment mandatée et, au final, par l'Etat algérien. A ce niveau, le cynisme est à son comble car comment peut-on formuler une telle exigence sachant que des familles et des tribus entières ont été massacrées durant la colonisation, rompant ainsi toute continuité généalogique ! Exigence morbide, comme le souligne notre chroniqueur : Tous les habitants des Zaatcha ont été massacrés, femmes, vieillards, enfants. Tous ! Pis encore, ce réfrigérateur muséologique qu'est M. Michel Guiraud considère que les «restes anonymes relèvent de l'étude scientifique» ! Dans leur démarche énergique et méthodique, les autorités algériennes ne doivent surtout pas perdre de vue que le Muséum n'est pas «propriétaire» des crânes de nos martyrs, mais simplement affectataire. Avec cette nuance de taille que les restes humains conservés sont, en vertu du droit français, des éléments de collection publique «inaliénables». De même, nos responsables doivent être conscients du fait que la procédure de déclassification est complexe et a peu de chance d'aboutir. Sauf à être traitée directement par l'Etat français qui, dans le cadre d'un geste purement politique, pourrait autoriser la restitution à l'Algérie, à l'instar de ce qui s'est fait avec les restes de Saartjie Bartman, la vénus Hottentote, ou encore les têtes Maories. Ils doivent également se demander dans quelles conditions ces crânes ont atterri dans le Musée ? Et comme se le demandait Brahim Senouci lui-même, poser la question de savoir s'ils ont été achetés à des collectionneurs privés, par exemple, à des médecins militaires qui s'en étaient fait une spécialité scabreuse en Algérie coloniale ? Question à l'envi et à l'avenant : Ont-ils fait l'objet de donations ? Auquel cas le Musée s'est-il interrogé sur la légalité de l'obtention de ces crânes dont la «disponibilité» a été possible du fait des décapitations opérées par l'armée coloniale ? Les restes humains résultant de l'horrible massacre opéré par le général Herbillon, qui a reconnu lui-même sa réalité, peuvent-ils faire partie d'une collection et être décrétés inaliénables ? La présidence de la République et le gouvernement algériens doivent faire valoir le droit au respect du corps humain et rappeler qu'il est inviolable. Que ce corps, avec tous éléments, ne peut faire l'objet d'un droit patrimonial. Et dire à bon entendeur de quel droit décrète-t-on que ce principe universel est inopérant pour les vestiges humains historiques affectés arbitrairement à des collections publiques, donc régis par le Code du patrimoine français et décrétés ainsi comme étant inaliénables ? Si cela serait compréhensible s'agissant de la préhistoire ou de l'Antiquité égyptienne, il est inadmissible et révoltant que ce principe de l'inviolabilité du corps humain ne s'applique pas à des vestiges humains récents. Des restes qui n'ont pas été découverts par hasard, mais qui résultent d'un meurtre de masse comme celui des Zaatchas ! N. K.