«Même El Harrach est une ville», chantait Dahmène El Harrachi dans une ode pour Alger, «El Bahdja, de blancheur radieuse et de lumières éclatante». El Harrach est certes une ville, et on ne va pas, ici même, contredire super Dahmène, amoureux transi de sa ville, chaoui de Djellal, né à El Biar et Harrachi de cœur et de bonne fortune artistique. Oui, et c'est même sûr, El Harrach est une ville digne de ce nom. Mais c'est aussi un oued qui ne charriait pas seulement des limons fertiles. La rivière éponyme, qui a donné son second nom à la ville, schlinguait des décennies durant de mille odeurs pestilentielles. Depuis quelque temps déjà, grâce à des brumisateurs chimiques, l'oued ne fouettait plus beaucoup. Depuis quelques jours, grâce aux travaux de dépollution de l'oued, rats d'enfer, moustiques vampires, miasmes morbides, remugles mortifères, émanations putrides et exhalaisons néfastes ne seraient plus que souvenir d'un long cauchemar. Pour les Harrachis et les Algérois, c'est un mini 5 juillet 1962. Dans pas longtemps, on n'y respirera plus le parfum du smog. Et, en même temps que nous, la belle Méditerranée sera d'avantage plus belle sans ces douces substances que sont le plomb, le chlore, le mercure, le zinc, le chrome et le mercure, dont les quantités dépassaient de 400 fois les normes de tolérance de l'OMS. On a mis du temps pour se décider et agir. Un demi-siècle, ya bouguèlb ! Cinquante ans, sacré nom de Dieu, pour, enfin, réaliser que les poumons des Harrachis et pas seulement eux, n'étaient pas des décharges publiques semblables à celle, voisine, de Oued Smar, fermée définitivement il y a une semaine. L'oued et le dépotoir géant, du même coup, assainis, double bonne nouvelle ! On applaudit quand même, même si le mérite tardif relevait du devoir de faire et surtout de bien faire. Et l'on se prend à rêver de pique-niquer sur les rives de l'oued, d'y piquer une tête et d'y pêcher la truite des cours d'eau de l'Atlas. Demain, El Harrach, un oued limpide sur 67 km, depuis sa naissance près de Hammam Mélouane et jusqu'au cœur de la Baie d'Alger promise, elle aussi, à de beaux aménagements, d'ici à 2029. Et, comme dans la chanson de Dahmène, El Harrach deviendra une ville, plus coquette encore. En 2015, nous dit-on, l'ancienne Maison Carrée sera, sur les deux rives de son oued fétiche, le joyau de la Baie d'Alger. C'est qu'elle serait bien entourée la belle Harrachie endormie : Grande mosquée d'Alger, Musée de l'Afrique, Hôtel Hilton, la nouvelle gare ferroviaire d'Alger, quartiers de plaisance et d'affaires d'Alger-Médina. Pelouses, arbres et jardins, pas seulement maraîchers, comme au bon vieux temps de naguère. El Harrach, c'est encore des noms qui fleurent encore bon le jasmin et son cousin le chèvrefeuille des haies. Beaulieu, Bellevue, Lavigerie, Belfort et les villas de style colonial sur la rive droite. Et sur la rive gauche, Fouquereau, Dussolier, Djenane El Mabrouk, Sainte-Corinne, La Faïence, P.L.M., la Gare et les Dunes. El Harrach, Dahmène avait raison de l'aimer, car elle a aussi un parfum d'Histoire. L'embouchure de l'Oued El Harrach a joué un rôle décisif dans la prise d'Alger et de son Pénon, la forteresse occupée par les Espagnols. Au début du XVIe siècle, l'un des frères Barberousse y cacha sa flotte avant de prendre Alger par surprise par le côté Sud-est. Et c'est cet oued en crue que Charles Quint traversa à la hâte pour fuir en 1541 les implacables soldats de la Régence d'Alger. Au cœur de l'actuelle ville, les Ottomans construisirent un fort, une vaste bâtisse carrée qui servit de siège pour les collecteurs d'impôt armés auprès des tribus récalcitrantes. Elle s'appelait Bordj Sidi Yahya. Plus tard, Maison Carrée, nom du casernement que les Français y installèrent après la conquête d'Alger. Bien avant eux, en 1697, les Turcs y construisirent le premier pont sur l'oued, toujours en place. Autour de l'oued, qui n'était pas encore puant comme l'enfer, il y a une ville agréable, avant que l'industrie ne vienne l'étouffer en transformant Oued El Harrach en une rivière plus polluée que certains cours d'eau du Sichuan ! Ceci dit, El Harrach, ce n'est pas seulement la chimie qui pollue rapidement et tue lentement. C'est aussi des nouvelles réjouissantes pour l'humanité. Comme la Clémentine. La Citrus clémentina, du bon Frère Clément Vital-Rodier du Puy-de-Dôme, est certes née à Messerghine, mais c'est à El Harrach, à l'Institut agricole d'Algérie, qu'elle fut baptisée clémentine pour aller ravir ensuite des millions de papilles avides d'agrumes providentiels. Elle est donc, d'une certaine façon, harrachie, ne chipotons pas ! El Harrach, c'est aussi un lieu pour le savoir, avec ses grandes écoles dédiées à l'architecture, à la polytechnique, l'informatique, les sciences vétérinaires et les technologies militaires. N'en jetez plus et surtout ne venez pas nous parler de la plus grande prison d'Algérie qui y a accueilli parmi ses prestigieux pensionnaires un certain Hocine Aït Ahmed. Et, beaucoup d'autres, moins connus, comme un certain Ezzaouèche, oiseau de bon augure, originaire de Dellys, mais surtout personnage d'un roman à succès, en l'établissement pénitencier en question, vécu et écrit. Oued El Harrach et sa ville, c'est aussi, on n'y échappe pas, le foot. Et il n'y avait pas que l'USMH, l'ex-USMMC, l'Union musulmane de Maison Carrée, fondée en 1935. Il y avait aussi El Kahla, le Chiheb Riadi d'El Harrach, fameux rival de l'USMMC. Sans oublier l'AREH, l'Amel Riadi d'El Harrach et le FCEH, le Football Club d'El Harrach. Enfin, pour El Harrach, pour ne jamais oublier ses mânes bénis qui rôdent sur les bords de l'oued, Khalti Mimouna, hier baraka féminine du foot harrachi. Et rien que de l'évoquer, ça sent bon à Oued El Harrach ! N. K.