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Tahar Ouettar, l'écrivain athée qui défendait les islamistes.
Publié dans Le Quotidien d'Algérie le 04 - 12 - 2020

La disparition il y a dix ans de l'écrivain algérien de langue arabe Tahar Ouettar est passée inaperçue. Cette regrettable occultation d'un homme à la créativité reconnue par la plupart des critiques algériens et arabes s'explique par le caractère singulier de son œuvre et de ses prises de position. Car l'athéisme de ce romancier communiste «pas comme les autres» ne l'empêchait pas de se montrer favorable à la foi musulmane dont il estimait qu'elle faisait partie, au même titre que la langue arabe, de l'identité algérienne.
HISTOIRE RELIGION SOCIETES CULTURE BOUALEM RAMDANI
4 DECEMBRE 2020
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Le 12 août 2020, dix ans après sa disparition, le grand romancier algérien d'expression arabe Tahar Ouettar est mort une seconde fois. Car aucun hommage digne de ce nom n'a été rendu à l'auteur de onze romans entre 1972 et 2010, dont Al-Zilzal («Le tremblement de terre», 1974), titre emblématique de la littérature algérienne d'expression arabe dans lequel il s'élevait contre la féodalité exploitant la religion contre les pauvres et les démunis. Ni cérémonie officielle ni dossier dans la presse pour cet homme à l'inamovible béret qui a occupé, comme aucun autre de ses pairs ne l'a fait, la scène littéraire, culturelle, médiatique et politique depuis l'indépendance en 1962.
Il devait sa marginalisation à ses prises de position à l'égard des islamistes. Ses écrits ne les avaient pourtant guère épargnés, mais il les soutint durant la «décennie noire» (1992-2002) quand ils furent, selon ses propos, «victimes de la démocratie des tanks». Cette «démocratie» née de l'annulation, par l'armée, des élections législatives de décembre 1991 remportées par l'ex-Front islamique du salut (FIS) et derrière laquelle s'abritèrent nombre de personnes de gauche au nom de la sauvegarde de l'Algérie face à l'obscurantisme.
L'INFLUENCE DU REALISME SOCIALISTE
Tahar Ouettar naît le 15 août 1936 à Sedrata dans l'est algérien. Sa famille chaouie (berbérophone) vit en milieu rural dans le village de M'daourouch, à cinquante kilomètres de la ville de Souk-Ahras. À seize ans, c'est un lecteur passionné des écrivains libanais Gibran Khalil Gibran et Mikhail Naimy, ainsi que des auteurs égyptiens Mohammed Zaki Moubarak et Taha Hussein, sans oublier le poète syro-égyptien Mustafa Sadiq Al-Rafi'i. Ces lectures, auxquelles s'ajoutent celles des contes des Mille et une nuits et de Kalila wa Dimna sont à l'origine de sa rébellion précoce contre l'enseignement religieux traditionnel qu'il suit à l'institut de l'imam Abd Al-Hamid Ibn Badis. Evoquant cette période, il dira souvent qu'il était à l'époque «étranger à la modernité et à la langue arabe, étant alors un bédouin amazigh».
En 1954, il voyage en Tunisie. C'est un tournant décisif pour son avenir journalistique et littéraire. Après de courtes études à l'université Zitouna de Tunis, il se plonge dans la littérature épique, avalant un grand nombre de romans, de pièces de théâtre et de livres historiques. Sa découverte des grands écrivains russes influencera plus tard son style narratif mâtiné de réalisme socialiste. Durant la guerre d'Algérie, il demeure en Tunisie où il travaille comme journaliste pour plusieurs publications. Il y apprend aussi le métier d'imprimeur avant de revenir dans son pays après l'indépendance. En 1962, il fonde l'hebdomadaire Al-Ahrar fi Qassentina («Les [Hommes] Libres à Constantine»] puis Al-Djamahir («Les Masses») en 1963 à Alger. Ces journaux seront suspendus par les autorités, tout comme le sera, en 1974 et après un an d'activité, l'hebdomadaire culturel Ach'âab al-thaqafi auquel les autorités reprochèrent de s'être transformé en tribune pour intellectuels progressistes à l'instigation de Tahar Ouettar.
Ce dernier représentait effectivement l'aile gauche du Front de libération nationale (FLN), ce vieux parti qui ne s'est «ni renouvelé ni dissipé» selon les mots du poète Omar Azraj, compagnon de route de Ouettar. C'est à cette gauche que l'écrivain est resté fidèle. Un parti-pris qui n'avait rien à voir avec l'idéologie de nombre de francophones de gauche ni celle d'autres arabistes qui l'ont dénigré et ont tenté d'effacer son empreinte intellectuelle et littéraire.
ISLAM, LITTERATURE ET LUTTE DES CLASSES
Ouettar ne s'est jamais transformé en zélote islamiste. Sa lecture de la réalité musulmane de l'Algérie relevait à la fois de la lutte des classes et de la démocratie. Il s'opposait aux partisans d'une ligne politique unanimiste et fut proche d'un large éventail de courants allant des nationalistes aux islamistes en passant par les arabistes, tout en se démarquant d'eux de par son athéisme. Employé par le Parti du FLN en tant que membre du Comité national des médias, il est mis à la retraite à l'âge de 47 ans, ce qui ne l'empêche pas de continuer à faire parler de lui. Par exemple quand il s'oppose au président Houari Boumediene (1965-1978) ou quand, directeur général de la radio nationale (1991-1992), il décide la création d'une chaîne dédiée au Coran.
L'un de ses faits marquants fut aussi de s'opposer au coup d'Etat militaire de janvier 1992 qui mit fin au processus démocratique entamé après les émeutes d'octobre 1988. À cette époque, Ouettar défend les islamistes sur le plan politique — au nom, dit-il, du respect du résultat des urnes — et non par une quelconque adhésion idéologique. Comment pouvait-il en être autrement alors qu'il les avait tant de fois critiqués dans ses romans, alertant sur le danger qu'ils représentaient? «L'islam est emblématique de l'identité algérienne et il doit être respecté en tant que tel, juge-t-il. Pourquoi craindre le pouvoir d'islamistes ayant remporté les élections et qui sont sortis des ruines de régimes arabes autoritaires ayant échoué? Faisons l'expérience de leur pouvoir comme nous l'avons fait avec les régimes de ces premiers tyrans.»
Son passage à la tête de la radio est convaincant, comme le confirment le journaliste Mohamed Chelouche, ancien directeur de la chaîne I de la radio algérienne et le poète Amar Meriech. «À la radio, il a fait la révolution à tous les niveaux, modernisant les studios, mettant en place la numérisation et ouvrant la porte à la culture», rapporte Amar Meriech dans le documentaire Akher al-Kalam («Les derniers mots» [de Tahar Ouettar]) du réalisateur Mohamed Zaoui. Après avoir transformé sa maison sur les hauteurs d'Alger en club culturel durant plusieurs années, il provoque une autre révolution en fondant en 1989 l'association Al-Jahidhiya en référence au savant et encyclopédiste Al-Jahidh (Al-Jahiz) considéré comme le créateur de la prose arabe. Avec le slogan «Il n'y a pas de contrainte en matière d'opinion», une référence à un verset coranique qui stipule qu'il n'y a pas de contrainte en religion. Cette association est ouverte à tous; elle soutient de jeunes écrivains, invite des auteurs et des intellectuels de tous bords. Tahar Ouettar y supervise aussi l'élaboration et la fabrication de deux revues : Al-Tabyine («Clarification») et Chi'r («Poésie»), tout en veillant aux multiples réparations d'un immeuble décati surplombant l'un des marchés populaires les plus connus d'Alger.
ROMANCIER D'UNE MEMOIRE NATIONALE PLURIELLE
Dans ses écrits, Ouettar entend être le romancier de la mémoire nationale algérienne, avec la volonté de s'enraciner dans l'imaginaire des lecteurs algériens et arabes. Une ligne de conduite qui lui vaut le désintérêt, voire l'hostilité, des éditeurs français peu désireux de le faire traduire; l'un d'eux va jusqu'à lui écrire : «Les questions que vous abordez n'intéressent pas les lecteurs en France
Certes, comme certains romanciers francophones ou arabophones, qu'ils soient ou non de vrais bilingues, Ouettar a porté l'étendard de la laïcité, du progressisme, de la démocratie et de la gauche. Mais il n'a jamais fait commerce de «l'obscurantisme islamique» ou des questions sexuelles confrontés à la tradition arabe, refusant d'adhérer à un néo-orientalisme dont sont friands nombre de médias et d'éditeurs français. Contrairement à certains auteurs algériens qui ont fait de l'extrémisme islamique le seul mal existentiel — sans mentionner d'autres extrémismes religieux et idéologiques que l'on trouve dans un Occident «fondamentaliste» désireux de façonner le monde à sa manière —, il s'est nourri de sa propre histoire politique, de son passé de militant et de son identité intellectuelle humaniste.
Il est devenu historien au nom de la littérature et romancier au nom de l'histoire. Une histoire algérienne désormais sélective et qui poursuit un régime ayant usurpé la légitimité d'une révolution aux multiples sources idéologiques, linguistiques, religieuses et civilisationnelles. C'est ce qu'a démontré le Hirak du 22 février 2019 en ramenant ce régime autoritaire et populiste à son point de départ et à sa propension à manipuler les «constantes» nationales pour mieux les offenser et pour finir par obtenir l'effet inverse recherché auprès de la population.
Au-delà de ses articles journalistiques, Tahar Ouettar laisse une œuvre conséquente faite de romans, de nouvelles, de pièces de théâtre et de scénarios pour le cinéma. Il s'est fait connaître à ses débuts par la pièce de théâtre Ala al-Dhifati Al-Oukhra («Sur l'autre rive») qui fut publiée par la revue Al-Fikr («La Pensée») à Tunis à la fin des années 1950. Il y eut aussi les nouvelles Doukhane fi Qalbi («Fumée dans mon cœur», Tunis, 1961) et At-Taanat («Les coups», Alger, 1971). De la première, le réalisateur Abdelaziz Tolbi tirera le film Noua (1972) produit par la télévision algérienne. Incarnée par la célèbre actrice Keltoum, Noua («fille de la pluie») est une jeune femme amoureuse du fils d'un paysan dépossédé de ses terres, mais elle doit faire face aux agissements des fils d'un riche propriétaire. Le récit montre comment, durant la période coloniale, les Algériens furent les victimes d'une petite classe de musulmans tirant profit de la présence française. Noua, future moudjahida (combattante) symbolise l'engagement révolutionnaire de la femme algérienne ayant pris les armes pour l'indépendance.
En Algérie comme dans le reste du monde arabe, Tahar Ouettar est aussi très connu pour sa nouvelle Al-Chouhada Ya'oudoune Hadha al-Ousbou («Les martyrs reviennent cette semaine», Bagdad, 1974). Ecrit à un moment charnière de la vie politique algérienne1, ce texte à la limite du fantastique met en scène le retour de martyrs de la guerre d'indépendance et leur confrontation avec une triste réalité : celle d'une révolution qui a avalé ses enfants après 1962 et qui n'était pas à la hauteur du sacrifice du million et demi de chahid («martyrs»). La nouvelle sera portée au théâtre par Ayad Ziani-Chérif et la pièce recevra le grand prix des Journées théâtrales de Carthage en 1989.
CONTRE LES INTELLECTUELS ET LES POÈTES DE COUR
Terminé sur son lit d'hôpital à Paris, quelques jours avant sa mort, son roman Qassida lil Tadhaloul («Ode à l'avilissement») constitue son ultime coup d'éclat, avec une attaque en règle contre les intellectuels asservis à l'autorité et les poètes de cour, dont l'un deviendra bien plus tard ministre de la culture après avoir dédié un poème au président Abdelaziz Bouteflika2. Ce même «poète» organisera par la suite un concours de poésie glorifiant le locataire du palais d'El-Mouradia.
Tahar Ouettar évoquait souvent sa «préoccupation première» : la manière dont on pouvait déterminer «la limite extrême, en termes de sacrifices, que pouvait consentir la bourgeoisie en tant que moteur du changement». Pour le critique Saïd Boutadjine, qui fut l'un de ses contempteurs à titre personnel, «ce qu'il reste de lui ne doit pas concerner l'homme, mais le romancier authentique à la créativité exceptionnelle.» Pour nombre de critiques algériens et arabes, il aura su aller au-delà du réalisme socialiste critique de ses premiers romans, notamment dans Al-Laz («L'As») dans lequel le peuple algérien est à la fois «rationnel et fou», pour reprendre son propos, et sont mentionnés les communistes algériens massacrés par le FLN pendant la guerre de libération.
Se réclamant à la fois d'Al-Jahidh, du dramaturge Mohamed Benguettaf, de Maxime Gorki, de Jack London, de Pablo Neruda et du poète Al-Moutanabi, Ouettar a très tôt discerné le danger de l'extrémisme religieux et de l'autoritarisme, mais on ne saurait terminer un article le concernant sans aborder une controverse qui a fait couler beaucoup d'encre. En 2007, lors d'une conférence au centre culturel français d'Alger, il dit de Tahar Djaout, écrivain assassiné par un groupe armé en 1993, que sa mort «fut une perte pour sa famille et pour la France». Il y a évidemment de la provocation et de l'insulte dans cette déclaration, mais il faut avoir en tête la colère de Ouettar contre l'auteur du roman Les Chercheurs d'Os. Il lui en voulait d'avoir totalement ignoré l'existence d'une littérature algérienne d'expression arabe lors d'une conférence à l'Institut du monde arabe (IMA) à Paris. Ouettar n'était pas opposé aux francophones, mais s'en prenait aux représentants de la francophonie idéologique qui entendent exclure la langue arabe et l'islam du référentiel culturel et politique algérien. Des gens qui n'acceptent pas qu'un romancier progressiste, athée et laïc puisse n'écrire qu'en langue arabe.
UN ECRIVAIN PROLIFIQUE
Tous les romans de Tahar Ouettar ont été publiés en Algérie et dans le monde arabe. Parmi ceux traduits en langue française, on peut citer :
➞ Al-Laz («L'as»), Alger, 1974;
➞ Al-Zilzal («Le tremblement de terre»), Beyrouth 1974, Alger 1981;
➞ Al-Hawat wa al-Qasr («Le pêcheur et le palais»), Alger, 1974;
➞ ‘Ars Baghl («Les noces de mulet»), Beyrouth, 1983;
➞ Al-Waliyou Al-Tahar Ya'oudou Ila Maqamihi al-Zakiy («Le wali Tahar retourne à son lieu saint»), Alger, 1999.
Parmi les romans non traduits :
➞ Romana («Grenade»), Alger, 1971;
➞ Al ‘Ouchq wa al-Mawt fi al-Zaman al-Harachi («L'amour et la mort à l'ère harrachie), Beyrouth, 1982;
➞ Tajriba fi al-Ouchq («Une expérience de l'amour»), Beyrouth, 1989;
➞ Al Cham'a wa al-Dahaliz («La bougie et les corridors»), Alger, 1995;
➞ Al-Waliyou al-Tahar Yarfa'ou Yadahou bi-Dou'aa («Le saint homme lève sa main en signe d'invocation»), Alger, 2005.
BOUALEM RAMDANIJournaliste.


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