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La judicieuse combinaison entre mémoire et histoire
PARCOURS D'UN COMBATTANT DE L'ALN WILAYA III DE ABDELMADJID AZZI
Publié dans Le Soir d'Algérie le 18 - 06 - 2019

La réédition des Mémoires de Abdelmadjid Azzi est une excellente chose pour le lecteur désireux de bien s'informer sur la guerre de libération. En plus d'être un sérieux document pour les historiens, cette «quatrième édition revue et augmentée» contribue, en effet, à enrichir le regard sur cette période.
Abdelmadjid Azzi, un authentique moudjahid, a consacré ensuite toute une carrière professionnelle, syndicale et politique au service de l'Algérie indépendante. C'est dire que, pour lui, écrire ce genre de témoignage c'est, bien sûr, exprimer une mémoire individuelle, mais représentative avant tout de la mémoire collective. Ecrire, c'est offrir au lecteur algérien une œuvre conforme à l'historiographie de la lutte armée, fidèle aux évènements et ne manquant pas d'esprit critique ni d'interprétation la plus objective possible. Restituer les faits historiques et personnels, en toute objectivité, avec responsabilité et humilité pour ne pas trahir la mémoire d'un peuple ! Autant le souligner d'emblée, en ce qui concerne Abdelmadjid Azzi.
Son témoignage est ouvert au lecteur, dès les premières lignes : «Mon enfance a été marquée par des évènements qui peuvent paraître anodins au commun des mortels et qui, néanmoins, ont imprégné ma mémoire, modelé ma conduite et forgé mes sentiments. Parmi ces souvenirs, l'un d'eux avait particulièrement frappé mon imagination alors que j'avais, à peine, cinq ans. Un jour, en pleine Seconde Guerre mondiale, en 1942, à Hassi Bahbah, près de Djelfa, où mon père exerçait la fonction de chef de gare, un fait singulier et saisissant, dont je garde davantage un souvenir vivace et indélébile, avait marqué profondément mon esprit.» Image nette d'un vieux mendiant décharné, criant sa faim et à qui l'enfant avait offert une assiette de couscous préparé par sa mère. C'était au temps de la famine, du typhus, des sauterelles... Suivent, en accéléré, d'autres souvenirs de jeunesse, d'autres figures allégoriques, des paraboles sur la société coloniale et sur «l'impossible cohabitation entre les deux communautés dans une vie faite quotidiennement d'indignité, d'injustice et de discrimination». Fin 1954, Abdelmadjid Azzi avait 17 ans et était élève de dernière année au cours complémentaire de Ménerville (Thénia). A la fin de l'année 1956, il rejoignit enfin le maquis «après plusieurs mois d'attente».
A la lecture du chapitre d'ouverture, le lecteur se rend vite compte qu'il «pénètre» facilement dans l'histoire de ce combattant de l'ALN, d'autant que les faits rapportés sont fidèles à la réalité et que le texte est esthétiquement satisfaisant et agréable à lire. Il faut reconnaître à l'auteur l'absence de subjectivité, le refus de l'autocélébration, le souci de faire preuve de prudence et d'humilité, le rejet de toute forme de glorification régionaliste ou de survalorisation clanique. Chez Abdelmadjid Azzi, il n'y a pas, non plus, une réécriture intéressée des évènements, ni d'oublis volontaires, ni un quelconque formatage idéologique et politique. Il raconte un parcours individuel qui se fond toujours dans le collectif. La collectivité, les compagnons d'arme, les masses populaires sont, ici, les grands acteurs de l'histoire nationale. Clarté, concision et faconde étourdissante contribuent, par ailleurs, à exprimer au mieux les pensées de l'auteur. Le style est lumineux : une voix dense et persuasive, reflet intérieur de l'auteur et arrivant au lecteur avec toute sa sensibilité. Avec ce «parcours d'un combattant» (un livre «revu et augmenté» !), l'homme qui avait beaucoup à dire, des choses qui se pressaient pour sortir de la mémoire des souvenirs, a réalisé un ouvrage qui porte la marque d'un tempérament individuel qui s'est forgé dès les premières années d'apprentissage de la vie, sans doute depuis ses cinq ans, à Hassi Bahbah... Avant de revenir sur la participation du jeune Abdelmadjid au combat héroïque pour la libération du pays, à travers des fragments et des pans mémoriels particuliers, voyons plutôt ce que l'auteur a essaimé comme idées et enseignements dans la conclusion de son ouvrage.
Il écrit, entre autres : «Quel bilan pouvons-nous faire maintenant ? Quel est le degré de réalisation du projet de Novembre ? L'indépendance pour laquelle nous avons combattu est certes acquise, mais les idées de progrès et de démocratie, en l'occurrence la liberté, la justice, le respect des droits de l'homme et de la personne humaine, la justice sociale et la répartition équitable du revenu national, toutes ces valeurs universelles qui ne peuvent être dissociées, sont encore à conquérir.» Quelques paragraphes plus loin, ces mots à valeur prémonitoire : «Il est, cependant, à espérer et avant qu'il ne soit trop tard, pour ce peuple merveilleux qui a suscité l'admiration du monde entier et pour ce pays qui a enfanté des hommes prestigieux qui ont marqué l'histoire, un sursaut de dignité et d'honneur pour que soit opéré un redressement salutaire lui permettant de relever fièrement la tête et de reprendre sa place dans le concert des nations développées.» Nous y sommes, aujourd'hui, dans ce «sursaut de dignité et d'honneur» que Abdelmadjid Azzi appelait de ses vœux, il y a quelques années de cela, en rédigeant cet ouvrage...
«La vérité est si obscurcie en ce temps et le mensonge si établi, qu'à moins d'aimer la vérité, on ne saurait la connaître», disait Blaise Pascal. La vérité existe pourtant, même si on la noie dans un océan de mensonges. Abdelmadjid Azzi nous la révèle dans «ce modeste ouvrage (qui) pourrait être celui de tous les combattants et aussi celui de la population qui ont lutté et souffert en supportant tout le poids de la guerre face à un ennemi féroce et impitoyable». Des vérités sur «tous les personnages cités, ces héros oubliés, dont certains voués aux pires humiliations pour avoir été qualifiés de «traîtres», qu'il soient encore de ce monde ou qu'ils aient disparu à jamais (...)».
Le lecteur a ainsi, entre les mains, un récit mémoriel historique qui «vise donc à démontrer, singulièrement, aux esprits malfaisants, lesquels, toute honte bue, tentent sournoisement d'amoindrir, à travers de nombreuses publications, le combat héroïque et l'immense sacrifice dont ont fait preuve, tout au long des sept années et demie d'une guerre impitoyable, tout autant les djounoud de l'ALN que la population admirablement unis, comme un seul homme, dans un engagement indéfectible qui a ébranlé la quatrième puissance mondiale, en lui infligeant de sérieuses pertes» (avant-propos). Au plan formel, l'auteur a eu la bonne idée de structurer son ouvrage en trois parties organisées en de nombreux chapitres où sont racontés des faits susceptibles d'intéresser le plus grand nombre de lecteurs.
De fait, les mécanismes de ce récit autobiographique sont bien huilés. Le concours d'Alger-Livres éditions (une maison d'édition dirigée par Abderrahmane Rebahi) a permis de réaliser un vrai travail de professionnel, ce qui rend la lecture agréable et d'un contenu informationnel dense et riche. La curiosité et l'intérêt du lecteur ayant été éveillés par l'ouverture (l'enfance), celui-ci est vite entraîné dans l'action et le mouvement. Dans le même temps, le lecteur découvre une peinture minutieuse des choses, dont la vie au maquis et la deuxième phase du parcours. Tout ce qui motive précisément les personnages réels qui peuplent le livre est également mis en lumière. La démarche de l'auteur est d'ailleurs précisée dans l'avant-propos, de même que ses motivations. Il écrit : «Pour faciliter sa lecture, le présent récit est structuré en trois grandes parties : la première relate, brièvement, une autobiographie sur quelques souvenirs d'enfance, et plus longuement l'extraordinaire expérience dans une unité de combat en Wilaya III, zone II, région III, secteur IV ; la deuxième partie donne un aperçu général et certains détails sur les services de santé de l'ALN en zone II, Wilaya III ; la troisième partie rapporte les circonstances tragiques de ma captivité, ma relégation dans une base militaire en Allemagne, ma libération et ma réintégration au sein de l'organisation du FLN jusqu'à la proclamation du cessez-le-feu (19 mars 1962), puis mon implication dans la gestion du village d'Akbou jusqu'à la proclamation de l'indépendance.»
Expérience in vivo, donc, à travers la réalité quotidienne et les péripéties d'un parcours réalisé pendant une période à la fois douloureuse et déterminante de l'histoire de l'Algérie. Un document précieux, «dès lors que très peu de témoignages ont été publiés, à ce jour, par les combattants de l'Intérieur». Dans son texte de présentation, Abderrahmane Rebahi met justement en exergue le fait que Abdelmadjid Azzi «s'exprime sans afféteries, dans une langue conviviale et directe, comme un djoundi, un simple combattant, apportant son témoignage pour une contribution à l'écriture de l'histoire de la guerre d'Algérie, telle qu'elle fut vécue du côté des Algériens».
Abderrahmane Rebahi ne manque pas non plus de relever un fait d'importance et que l'auteur évoque dans le détail. Il souligne à ce sujet : «Abdelmadjid Azzi fera partie d'une des plus performantes structures de santé de l'Armée de Libération nationale (ALN), où il aura notamment à soigner certains moudjahidine victimes des sévices et violences liés à la ‘‘bleuïte'', engendrée par le venin inoculé par les services de l'action psychologique de l'armée française sous la direction du capitaine Alain Léger. Abdelmadjid Azzi a bien connu cet insidieux phénomène de guerre morale qui, en semant le doute et la suspicion dans leurs rangs, a très rudement éprouvé le moral des combattants et des partisans et occasionné de si malheureuses et terribles méprises dont allaient être victimes de sincères et irréprochables patriotes...» D'autres qualités louables font de ce récit un témoignage sérieux.
«Ce témoignage possède un autre mérite et non des moindres. Il clôt le bec aux accusateurs de l'ALN au sujet de la fameuse ‘'sanglante'' de Mellouza qui, cinquante ans après l'indépendance, continue de faire couler des fleuves d'encre de l'autre côté de l'eau, la plupart du temps de la façon la plus inconsidérée, la confusion étant toujours faite entre la tragédie du village de Beni-Ilman (messaliste) et celui de Mellouza, totalement acquis au FLN-ALN, qui subira les représailles horribles des éléments messalistes et des forces de l'armée française — une effroyable tuerie n'épargnant ni femmes, ni vieillards, ni enfants...», rappelle l'auteur de la présentation. «L'image du colonel Amirouche, cet homme fabuleux, que la propagande scélérate a cherché (sans jamais y parvenir !) à ternir par les moyens les plus bas» (Azzi), s'en trouve ainsi beaucoup plus riche et grandie par le témoignage de Abdelmadjid Azzi. Les qualités de modération de jugement et l'honnêteté du «mémorialiste» contribuent, de la sorte, à sortir des faux débats et des mauvais procès. L'histoire n'étant jamais définitivement écrite, pareil témoignage d'un acteur de la lutte armée contribue également à approfondir la connaissance historique.
Hocine Tamou
Abdelmadjid Azzi, Parcours d'un combattant de l'ALN, Wilaya III, livre à compte d'auteur réalisé avec le concours d'Alger-Livres éditions, Alger 2018, 394 pages


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