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LE REGARD DE MOHAMED BENCHICOU
Pour tout vous dire, Jean Daniel [email protected]
Publié dans Le Soir d'Algérie le 21 - 10 - 2006

L'assassinat de la journaliste russe Anna Politkovska�a est en train de relancer un d�bat d'une insoup�onnable qualit� sur l'apport de la libert� de la presse � la nouvelle repr�sentation que se font, d�sormais, les hommes de leur monde. Pour mieux le vivre, plus vite le changer ou, pour les plus humbles, le subir avec moins de d�sespoir. Ce d�bat nous rappelle l'insoutenable d�me de la plume.
Les t�moignages incisifs qu'apportent, au cour d'une �poque obscure, les reporters enivr�s par la qu�te de v�rit�, ont souvent un prix traumatisant � la prison, la torture et la pers�cution � ou d�finitif : la mort. Anna Politkovska�a est la cinquante-sixi�me journaliste tu�e en 2006, apr�s les soixante-trois abattus en 2005. Elle est surtout la douzi�me journaliste russe assassin�e depuis l'arriv�e de Vladimir Poutine au pouvoir. Un g�nocide intol�rable qui suscite l'�moi, sans doute d�cisif, des voix les plus �cout�es par l'opinion. J'ai eu le privil�ge de suivre, r�cemment, l'une des plus respectables d'entre elles, celle du directeur du Nouvel Observateur, qui rendait un hommage instructif � cette nouvelle race de martyrs. �Aujourd'hui, �crit Jean Daniel, nous avons affaire � des femmes et � des hommes qui r�sistent � des oppressions exerc�es par des polices masqu�es dans des pays qui pr�tendent avoir effectu� leur �conversion � � la d�mocratie mais o� le despotisme r�serve ses coups aux esprits les plus libres (...) C'est en Russie m�me et dans un journal russe que cette femme en tous points admirable a livr� un combat presque solitaire contre le r�gime et la personne de Vladimir Poutine.� Une chose m'embarrasse cependant dans ce si lucide diagnostic : il s'applique en tous points aux journalistes alg�riens. Sans doute convient-il de le prendre, en premier, comme l'�loge indirect d'un a�n� illustre � une jeune corporation que les deuils et des prisons ont class�e parmi les plus r�prim�es de la plan�te. L'inconv�nient est que cette sombre r�alit� ne date pas d'aujourd'hui. Elle s'infligeait d�j� � la presse alg�rienne en juin 2004 quand Jean Daniel, au m�pris des voix amies qui l'en dissuadaient, acceptait une distinction honorifique des mains du pr�sident Bouteflika, c'est-�-dire d'un homme qui, venant d'emprisonner deux journalistes pour leurs �crits, se classait d�j� parmi les chefs de ces pays qui, selon l'heureuse formule du directeur du Nouvel Observateur, �pr�tendent avoir effectu� leur "conversion" � la d�mocratie mais o� le despotisme r�serve ses coups aux esprits les plus libres �. Sans doute Bouras comme Ghoul Hafnaoui, modestes journalistes de province, n'avaientils pas la notori�t� d'Anna Politkovska�a, et n'�taient, de ce fait, pas �ligibles aux prestigieuses indignations. Il reste qu'ils �taient incarc�r�s, au moment o� le pr�sident faisait de Jean Daniel docteur honoris causa de l'Universit� d'Alger, pour avoir pris le risque, eux aussi, et � leur fa�on, de servir la cause de la v�rit� dans un pays qui y est hostile. Oh, bien s�r, et les esprits les plus indulgents l'avaient alors oppos� � l'incompr�hension g�n�rale, il y a avait, � la d�charge de Jean Daniel, la tentation du pass�. L'appel irr�sistible d'une certaine nostalgie alg�rienne. La seconde vie du jeune universitaire de Blida. Et on sait depuis Camus et le mythe de Sisyphe, que "la pens�e de l'homme est avant tout sa nostalgie". Mais cela justifiait- il que, contre le devoir de solidarit�, vous abandonniez le parti du "combat presque solitaire" pour prendre celui du despote ? Voyez-vous, Jean Daniel, il y a, de Moscou � Alger, comme une universalit� du despotisme et, il n'y avait rien, dans notre corps tortur�, qui nous invitait, � ce moment-l�, � l'absolution du bourreau. Bien au contraire, nous redoutions, et j'en ai fait part dans une chronique parue le 10 juin 2004 dans Le Matin intitul�e "De Jean Daniel � Hafnaoui", nous redoutions que le r�gime alg�rien ne tir�t de votre insouciante complicit� un encouragement � enfoncer encore plus l'�p�e dans la chair. Nous ignorions � quel point nous allions avoir raison : cette chronique fut ma derni�re dans Le Matin. Quatre jours apr�s, j'entrai � mon tour en prison. J'y suis rest� deux ans. Le pouvoir alg�rien punissait, � sa mani�re, l'auteur du livre intitul� Bouteflika, une imposture alg�rienne. Et dans les mois qui suivirent, quatre autres journalistes alg�riens me rejoindront au cachot, une centaine seront traduits devant le juge, vingt-trois seront condamn�s � de la prison ferme avant d'�tre graci�s, deux journaux hostiles au r�gime, dont Le Matin que je dirigeais, seront liquid�s. Curieusement, c'est le moment que choisit un de vos plus proches coll�gue du Nouvel Observateur pour venir, � son tour, � Alger, serrer les mains de nos ge�liers, confortant un peu plus la "police masqu�e" de Bouteflika et abandonnant � leur sort les journalistes alg�riens auxquels lui, plus que d'autres, avait le devoir d'�couter. Ce sera d'autres, pourtant, de certains de vos compatriotes, vieux amis de l'Alg�rie et de la libert�, que viendra le r�confort. Je pense � ces militants du r�seau Jeanson, au regrett� Jacques Charby, � Andr� Gazut, � Jean Tabet et � Claude Vinci. Ces hommes, qui m�ritaient pourtant que ma patrie les d�cor�t pour s'�tre battus pour l'ind�pendance alg�rienne aux c�t�s du FLN, ont fait savoir au pr�sident Bouteflika qu'ils boycottaient la c�r�monie, la m�me � laquelle �tait invit� votre coll�gue, parce qu'ils estimaient ne s'�tre pas sacrifi�s pour une Alg�rie qui emprisonnait ses journalistes. Ils n'avaient pas besoin d'�tre journalistes pour comprendre et soutenir le "combat presque solitaire" de la plume contre le r�gime alg�rien. Je ne l'ai jamais oubli�. Pour tout vous dire, Jean Daniel, je ne sais s'il faut vous pardonner d'avoir cru � la "conversion" d�mocratique du pouvoir alg�rien ou vous bl�mer de n'avoir pas senti, dans votre chair, ne fut-ce qu'un furtif effleurement de ces coups que le despotisme, �crivez-vous, "r�serve aux esprits les plus libres". A quoi doit-on que vous r�serviez votre hargne � Vladimir Poutine et que vous �pargniez Abdelaziz Bouteflika ? Les deux sont des autocrates. Chacun dans son style, a b�n�fici� d'une complaisance coupable pour isoler puis frapper, dans l'indiff�rence g�n�rale, les voix discordantes. Vous vous d�solez de la complaisance qui entoure le premier et � l'ombre de laquelle est morte Anna Politkovska�a ; vous avez, h�las, contribu�, peut-�tre � votre insu, � celle qui a profit� au second et par laquelle j'ai pass�, avec six autres confr�res, de longs mois en prison. Bouteflika avait besoin de ce genre de concussions. Il ne disposait pas des privil�ges historiques de Poutine, qui a assis son autocratie sur ce nationalisme populiste consensuel o� se rassemble un peuple russe nostalgique du grand empire stalinien. Bouteflika a construit son image consensuelle sur des op�rations de marketing et des entreprises de s�duction, voire de subornation de certaines �lites, alg�riennes et �trang�res. Votre concours, m�me relatif, � cette man�uvre �tait superflu et regrettable. Bien entendu, et je ne l'oublie pas, le Nouvel Observateur s'est rattrap� par la suite quand la pers�cution que vivaient les journalistes alg�riens s'est �tal�e au grand jour. Il a ouvert ses colonnes � mon �pouse Fatiha et r�guli�rement fait part des distinctions qui m'�taient attribu�es par les organismes internationaux, dont le Pen club international. Mais la cause des journalistes alg�riens et de ceux de toutes ces contr�es maudites o� s�vissent encore la lame du fanatisme et la botte de l'arrogance, cette cause reste � �couter et � d�fendre, pour elle-m�me et pour la noblesse de ses id�aux, voire de ses utopies. Car eux aussi, Jean Daniel, eux aussi, comme Anna Politkovska�a font partie de ces jeunes femmes et de ces jeunes hommes dont vous dites qu'ils entendent accompagner l'Histoire en train de se faire pour nous en transmettre le spectacle et les retomb�es. Eux aussi veulent emp�cher les hommes d'ignorer le bien et surtout le mal qu'ils se font les uns aux autres, et contribuer ainsi � l'unit� du savoir sur le monde. Il y a, voyez-vous, chez la presse libre alg�rienne comme une modeste obstination camusienne � vouloir d�signer, dans les murs dans lesquels nous t�tonnons, les places encore invisibles o� des portes peuvent s'ouvrir. Elle s'interdit de juger de haut une �poque dont elle est tout � fait solidaire. Elle la juge de l'int�rieur, en se confondant avec elle, � l'image d'Anna Politkovska�a dont vous soulignez, fort justement, que c'est en Russie m�me et dans un journal russe qu'elle a livr� un combat presque solitaire contre Vladimir Poutine. Les journalistes alg�riens, et il faut le r�aliser, Jean Daniel, versent, � leur fa�on, le prix d'une insolence t�tue, incontr�lable et pure, qui les conduit � livrer un combat in�gal contre les �v�nements massifs et imp�n�trables de ce temps. Contre l'islamisme, le totalitarisme, la corruption, l'injustice et les mafias. Mais je partage votre relatif optimisme : les premi�res lueurs apparaissent. La g�ne et la honte que suscite dans le royaume russe, l'assassinat d'Anna Politkovska�a, esquisse la premi�re victoire d'une martyre et, au-del�, de toute une cause. "Les mots justes trouv�s au bon moment sont de l'action", a dit Hannah Arendt. Alors aidons les journalistes, les d�mocrates et les intellectuels alg�riens, dans l'opini�tret� de leurs refus par lesquels ils r�affirment, au cours d'une �poque incertaine, contre le veau d'or du r�alisme, contre le chantage int�griste, l'existence d'une nouvelle dissidence. Par bonheur, le moment semble bien choisi. Vous formulez, en effet, dans une r�cente �dition, le v�u louable de faire du Nouvel Observateur le lieu d'accueil des dissidences, pour en rendre compte des luttes, faire conna�tre le nom de ceux qui s'y consacrent et �tablir un lien entre eux audel� des nations et au-del� des causes qu'ils servent. Des milliers de femmes et d'hommes se reconnaissent, en Alg�rie, dans cette folle passion. Ils vous ont �cout� et ont not� votre serment. Alors, de gr�ce, ne leur pr�f�rez plus jamais leurs bourreaux. M. B.
Cette chronique a �t� envoy�e, pour publication, au Nouvel Observateur.


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