Par Lamia KHA FALLAH Mohamed Khadda (1930-1991) est l'un des artistes peintres algériens les plus emblématiques, reconnu pour avoir marqué l'histoire de l'art moderne en Algérie et au-delà. À travers son œuvre, il a su fusionner les influences esthétiques traditionnelles algériennes avec des langages artistiques contemporains, créant ainsi un style distinctif profondément ancré dans la culture visuelle du Maghreb tout en dialoguant avec les tendances artistiques universelles. Un parcours artistique exceptionnel Né à Mostaganem, une ville côtière de l'Ouest algérien, Mohamed Khadda a montré dès son jeune âge une sensibilité artistique prononcée. En 1953, il s'installe à Paris, où il découvre l'effervescence de la scène artistique européenne de l'après-guerre. Ce séjour en France marque un tournant décisif dans son travail. Il est influencé par l'art abstrait, notamment par des figures telles que Kandinsky, Paul Klee et les maîtres de l'abstraction lyrique. Toutefois, Khadda ne se limite pas à imiter les styles européens. Il s'efforce de créer un langage visuel qui reflète ses racines culturelles. Cet engagement se traduit par un travail approfondi sur la calligraphie arabe, les motifs géométriques islamiques et les symboles traditionnels maghrébins. Khadda considérait l'art comme un outil d'exploration esthétique et spirituelle, en quête d'une harmonie entre passé et modernité. L'œuvre de Mohamed Khadda se caractérise principalement par l'abstraction lyrique, un style où formes, lignes et couleurs dialoguent harmonieusement. Il se distingue par sa capacité à intégrer des éléments calligraphiques dans des compositions abstraites, donnant à ses œuvres une profondeur visuelle et conceptuelle unique. Dans ses tableaux, la calligraphie n'est pas utilisée dans un sens littéral. Elle devient un pur langage visuel, un ensemble de formes qui évoque une mémoire collective tout en transcendant les frontières du texte. Cette approche reflète son ambition de redonner à la calligraphie arabe une dimension purement plastique, loin de sa fonction première d'écriture. Les formes courbes et les arabesques dans ses œuvres rappellent les ornementations des manuscrits anciens, tandis que les compositions géométriques font écho à l'architecture traditionnelle algérienne, notamment les mosaïques et les motifs zelliges. Khadda utilise souvent des tons terreux, des bleus profonds et des noirs intenses, qui reflètent les paysages et la lumière de l'Algérie. La matérialité et la technique Khadda attachait une grande importance à la matérialité de ses œuvres. Il expérimentait avec différents supports et techniques, notamment la peinture à l'huile, le pastel et le dessin à l'encre. Chaque médium lui permettait d'explorer des textures et des transparences spécifiques, enrichissant ainsi la qualité tactile et visuelle de ses créations. Son approche gestuelle, inspirée de l'abstraction lyrique, se traduit par des coups de pinceau spontanés et dynamiques. Cependant, cette spontanéité est toujours maîtrisée, témoignant d'une réflexion approfondie sur la composition. Ses œuvres révèlent un équilibre délicat entre mouvement et structure, chaos et ordre. Outre sa pratique picturale, Khadda était également écrivain et théoricien de l'art. Il a publié plusieurs essais dans lesquels il partageait sa vision de l'art et sa quête d'un langage plastique authentique. Pour lui, l'écriture et la peinture étaient deux formes d'expression complémentaires, unifiées par une même recherche de sens et d'esthétique. Dans ses textes, Khadda soulignait l'importance de puiser dans le patrimoine culturel pour nourrir une expression artistique moderne. Il s'insurgeait contre une vision de l'art qui serait uniquement tournée vers l'imitation de l'Occident, plaidant pour une réappropriation des symboles et des formes locales. Mohamed Khadda laisse derrière lui un corpus d'œuvres riche et varié, qui continue d'inspirer de nombreux artistes contemporains. Son travail a contribué à redéfinir l'identité visuelle de l'art algérien moderne, établissant un pont entre la tradition et la modernité. Aujourd'hui, son influence se fait sentir dans l'œuvre d'artistes algériens et maghrébins qui explorent à leur tour les intersections entre abstraction, culture locale et expression contemporaine. Ses œuvres, exposées dans des galeries et des musées à travers le monde, restent une référence majeure pour quiconque s'intéresse à l'art moderne du Maghreb. Mohamed Khadda est bien plus qu'un peintre : il est un bâtisseur de ponts entre les époques et les cultures, un explorateur de formes et de significations. Son art, profondément enraciné dans l'histoire et la culture algériennes, transcende les frontières pour s'inscrire dans une quête universelle de beauté et d'harmonie. En alliant tradition et modernité, abstraction et calligraphie, Khadda a créé un langage visuel intemporel, qui continue d'émerveiller et d'inspirer. écrivaine